Le lendemain pensa nous être funeste. M. de Lescure voulut, avec l'aide de M. Thomassin, obtenir deux autres passe-ports; l'un pour M. Henri de La Rochejaquelein, son cousin et son ami: il était officier dans la garde constitutionnelle du roi; lorsqu'elle avait été licenciée, les officiers avaient reçu, de la bouche de S. M., l'ordre de ne pas émigrer et de rester auprès de lui. Le second passe-port était pour M. Charles d'Autichamp: il avait aussi fait partie de la garde du roi; c'était l'ami de M. de La Rochejaquelein; il avait alors vingt-trois ans, une belle et noble figure, et une réputation distinguée parmi les officiers. Ces deux messieurs étaient au château le 10 août, et avaient échappé comme par miracle. M. d'Autichamp avait tué deux hommes au moment où ils allaient le massacrer. Depuis le 10 août ces messieurs ne savaient comment se dérober aux dangers qu'ils couraient à chaque instant dans Paris.
M. de Lescure chercha à employer pour eux les moyens qui nous avaient réussi; mais il fallait deux témoins qui vinssent signer leurs passe-ports. Il s'adressa à ce limonadier dont le peuple avait cassé les vitres le 8 août. Celui-ci se prêta obligeamment à ce qui lui était demandé, et promit même d'amener un second témoin. M. de Lescure, ses deux amis, les témoins, et M. Thomassin toujours dans son équipage militaire, se rendirent à notre section. M. de Lescure déclara que ces messieurs logeaient chez lui; des passe-ports leur furent promis; mais on les pria d'attendre un instant, pendant qu'on expédiait d'autres personnes.
Dans cet intervalle, le second témoin jeta les yeux sur un papier affiché dans la salle; c'était un nouveau décret qui condamnait aux fers les faux témoins pour les passe-ports. Cet homme, effrayé, s'approche du secrétaire, lui annonce qu'il se récuse, et que ces messieurs lui sont inconnus. Comme il avait fait cette déclaration à voix basse, le secrétaire seul l'avait entendu. Cet honnête homme dit alors, tout bas à M. de Lescure: «Vous êtes perdus! sauvez-vous!» Puis, affectant un ton d'humeur, il lui dit tout haut qu'on n'avait pas le temps de les expédier, et de passer dans un autre moment. Ces messieurs échappèrent ainsi à ce danger.
Enfin nous nous mîmes en route pour le Poitou, le 25 août, mon père, ma mère et moi, tous fort mal vêtus; nous montâmes en voiture avec M. Thomassin, qui avait son grand uniforme. M. de Lescure courait à cheval avec un seul domestique.
Arrivés à la barrière, nous montrons nos passeports. On nous dit qu'il en faut un aussi pour les chevaux de poste, avec leur signalement, et qu'il faut aller le demander à la section de Saint-Sulpice. M. Thomassin descend, reconnaît le capitaine du poste pour un de ses camarades; iL obtient de lui que nous passerons de suite. Il y avait devant nous une autre voiture arrêtée par la même raison, et à qui le capitaine refusait la même faveur; cette voiture prend le parti de retourner à la section. Notre postillon, qui était un homme méchant et ivre, retourne aussi, et suit au grand galop la première chaise de poste, malgré les cris de M. Thomassin, qui était remonté avec nous. Nous arrivons à la section; le peuple s'attroupe, entoure la voiture, en criant: A la lanterne! à l'Abbaye! ce sont des aristocrates qui se sauvent!
M. Thomassin descend, entre à la section, montre nos passe-ports, étale tous ses brevets. Les commissaires se souviennent de l'avoir vu en diverses occasions; il les embrasse, et obtient le laissez-passer. Pendant ce temps, le tumulte et les clameurs augmentaient autour de la voiture, et lorsque M. Thomassin sortit, la populace sembla vouloir s'opposer à notre départ. Alors M. Thomassin se mit à haranguer du haut du perron de la section; il exposa tous ses titres, déploya encore ses brevets, dit que nous étions ses parens, et que nous allions acheter des fourrages pour l'armée; puis, s'abandonnant à un enthousiasme de commande, il exhorta tous les jeunes gens à voler à la défense de la patrie, et leur jura que, sa mission remplie, il irait se mettre à leur tête pour combattre avec eux. «Oui, mes camarades, s'écria-t-il en finissant, répétez tous avec moi: Vive la nation!» Pendant que la populace toute émue applaudit, M. Thomassin se jette dans la voiture, ordonne au postillon de partir, et nous reprenons la route d'Orléans.
Ce postillon nous mit encore dans un grand péril. A une lieue de Paris, nous rencontrâmes un détachement de Marseillais: c'était l'avant-garde des troupes qui allaient à Orléans chercher les prisonniers qu'elles massacrèrent ensuite à Versailles. Le postillon s'avise de traverser toute la largeur de la route, pour aller accrocher ces soldats; il en culbute deux ou trois. Dans l'instant, toute la troupe nous couche en joue; M. Thomassin se montre par la portière: «Mes camarades, leur dit-il, tuez ce coquin-là. Vive la nation!» En voyant l'uniforme et les manières de M. Thomassin, ils s'apaisent.
Sur toute la route, nous trouvâmes des colonnes de soldats qui se rendaient aux armées; ils étaient insolens, arrêtaient et insultaient les voitures; mais notre capitaine parisien, en se montrant et en criant vive la nation! nous délivrait de tout accident.
Le soir, nous arrivâmes à Orléans. A la barrière, on nous demanda nos passe-ports: il y avait là beaucoup de monde. On s'informa, avec empressement et inquiétude, s'il était vrai qu'on vînt chercher les prisonniers: on nous dit que c'étaient d'honnêtes gens; que la ville leur était dévouée, et les défendrait si on voulait leur faire du mal. Je fus bien touchée des sentimens de ce bon peuple, et cette scène sera toujours présente à mon souvenir.
Après Beaugency, on nous arrêta dans un village où l'on nous demanda nos passe-ports. Dès qu'on sut qu'il y avait dans la voiture un capitaine de la garde nationale de Paris, on le pria de descendre, et de passer en revue cinquante volontaires du village, qui allaient partir pour l'armée. Aussitôt, M. Thomassin met pied à terre, tire gravement son épée, passe en revue ces jeunes gens, leur fait un discours patriotique, remonte ensuite avec nous, et nous partons aux cris de vive la nation!