[Note 16: Un paysan qui me parlait, il y a quelque temps, de cette affaire, me dit: M. Henri, au moment de charger, fit son grand signe de croix, à quoi il ne manquait jamais, quand le danger était fort; puis il poussa son cheval en avant.]

Je cherchai, pendant le séjour de la Flèche, un asile pour ma pauvre petite fille. Personne ne voulait s'en charger, malgré les récompenses que j'offrais; elle était trop enfant pour qu'on put la cacher et l'empêcher de crier. Madame Jagault parvint à trouver une personne qui se chargea de sa fille; mais celle-là ayant quatre ans, pouvait fort bien comprendre le danger, et ne pas compromettre ses hôtes.

L'armée se porta sur le Mans. Le pont n'était point coupé; mais on y avait élevé un rempart et on l'avait garni de chevaux de frise, de chausse-trapes et de planches percées par de gros clous, pour empêcher le passage de la cavalerie. Cependant M. de La Rochejaquelein, après un combat assez vif, pénétra promptement dans la ville. Ce fut à cette affaire que M. de Talmont se distingua par un beau fait d'armes. Défié par un hussard qui s'attacha à lui à cause de son écharpe de général, il lui cria: «Je t'attends.» Il l'attendit en effet, et lui partagea la tête d'un coup de sabre.

Tout le monde était accablé de fatigue; la journée avait été forte. Les blessés et les malades, dont le nombre allait toujours croissant, demandaient avec instance qu'un séjour plus long fût accordé dans une grande ville où l'on ne manquait ni de vivres ni de ressources. D'ailleurs on voulait essayer de remettre un peu d'ordre dans l'armée, de concerter quelque dessein, de remonter un peu les courages: généraux, officiers et soldats, tout le monde était abattu. On voyait clairement qu'un jour ou l'autre nous allions être exterminés, et que les efforts qu'on pouvait faire étaient les convulsions de l'agonie. Chacun voyait souffrir autour de soi: le spectacle des femmes, des enfans, des blessés, amollissait les âmes les plus fortes, au moment où il aurait fallu avoir une constance miraculeuse. Le malheur avait aigri les esprits; la haine, la jalousie, les reproches, les calomnies même, avaient divisé tous les chefs; l'échec d'Angers, la perte de l'espérance qu'on avait conçue de rentrer dans la Vendée, avaient porté le dernier coup à l'opinion de l'armée; tout le monde désirait la mort; mais comme on la voyait certaine, on aimait mieux l'attendre avec résignation, que de combattre pour la retarder: le sort d'ailleurs le plus affreux était celui d'être blessé. Tout présageait que c'était fini de nous.

Le Mans est situé sur la grande route d'Angers à Paris; c'est par-là que nous arrivions: deux routes viennent se joindre avec celle-là à une demi-lieue; l'une est celle de Tours à Alençon; un large pont, sur la Sarthe, se trouve à moitié chemin, entre les routes et le faubourg. Le grand chemin d'Alençon passe par une grande place dans la ville, puis par une petite où aboutit une rue étroite, qui est le prolongement de la route de traverse du Mans à Laval: j'étais logée sur cette petite place.

Le second jour, de grand matin, les républicains vinrent attaquer le Mans: on ne les attendait pas sitôt. La veille, des levées en masse s'étaient présentées, et avaient été bientôt dispersées. L'ennemi s'avança, par trois colonnes, sur le point où les routes se croisent. M. de La Rochejaquelein embusqua un corps considérable dans un bois de sapins, sur la droite: ce fut là que la défense fut la plus opiniâtre; les bleus même furent repoussés plus d'une fois; mais leurs généraux ramenaient sans cesse les colonnes. Nos gens se décourageaient en voyant leurs efforts inutiles. Peu à peu il en revenait beaucoup dans la ville; des officiers même s'y laissaient entraîner; enfin, sur les deux heures de l'après-midi, la gauche des Vendéens étant entièrement enfoncée, il fallut abandonner le bois de sapins. Henri voulut poster la troupe qui lui restait dans un champ défendu par des haies et des fossés, où elle eût facilement arrêté la cavalerie; jamais il ne put la rallier: trois fois, avec MM. Forestier et Allard, il s'élança au milieu des ennemis, sans être suivi d'aucun soldat; les paysans ne voulaient même pas se retourner pour tirer un coup de fusil. Henri tomba, en faisant sauter un fossé à son cheval dont la selle tourna; il se releva: le désespoir et la rage le saisirent. On n'avait pas décidé quelle route on prendrait en cas de revers; il n'y avait aucun ordre donné, ni pour la défense de la ville, ni pour la retraite. Il voulut y rentrer pour y pourvoir et pour essayer de ramener du monde. Il mit son cheval au galop et culbuta ces misérables Vendéens qui, pour la première fois, méconnaissaient sa voix. Il rentra au Mans; tout y était déjà en désordre; il ne put pas trouver un seul officier pour concerter ce qu'on avait à faire; ses domestiques ne lui avaient pas même tenu un cheval prêt; il ne put en changer. Il revint, et trouva les républicains qui arrivaient au pont; il y fit placer de l'artillerie, et on se défendit encore long-temps. Enfin, au soleil couchant, les bleus trouvèrent un gué, et passèrent: le pont fut abandonné. On se battit ensuite à l'entrée de la ville, jusqu'au moment où, renonçant à tout espoir, le général, les officiers, les soldats se laissèrent presque tous entraîner dans la déroule, qui avait commencé depuis long-temps; mais quelques centaines d'hommes, restèrent dans les maisons, tirèrent par les fenêtres, et ne sachant pas au juste ce qui se passait, arrêtèrent toute la nuit les républicains qui osaient à peine avancer dans les rues, et qui ne se doutaient pas que notre défaite fût aussi entière. Il y eut des officiers qui se retirèrent à quatre heures du matin seulement; les derniers furent, je crois, MM. de Scépeaux et Allard: de braves paysans eurent assez de constance pour ne quitter la ville qu'à huit heures, s'échappant comme par miracle. C'est cette circonstance qui protégea notre fuite désordonnée, et qui nous préserva d'un massacre général.

Dès le commencement du combat, nous présagions que l'issue en serait funeste. J'étais logée chez une madame T***, qui était fort riche, fort bien élevée et très-républicaine: elle avait sept petits enfans qu'elle aimait beaucoup et qu'elle soignait avec tendresse. Je résolus de lui confier ma fille: c'était son admirable belle-soeur qui avait recueilli la petite Jagault. M. T***, fort honnête homme, était absent. Je la suppliai de s'en charger, de l'élever comme une pauvre petite paysanne, de lui donner seulement des sentimens d'honneur et de vertus. Je lui dis que si elle était destinée à retrouver une position heureuse, j'en remercierais le ciel; mais que je me résignais à ce qu'elle fût toujours misérable, pourvu qu'elle fût vertueuse. Madame T*** me refusa absolument, et me dit honnêtement que si elle prenait ma fille, elle la traiterait comme ses enfans. J'ai su depuis, et j'en ai été surprise, que cette dame, qui appartenait à une famille distinguée et respectable, s'était conduite avec férocité envers nos prisonniers, après notre défaite, tant elle était exaltée contre nous. Pendant que je conjurais madame T***, les cris de déroute commencèrent à se faire entendre, elle me laissa. Alors, voyant que c'en était fait, n'espérant plus rien, je voulus du moins sauver mon enfant; je la cachai, à l'insu de tout le monde, dans le lit de madame T***; je comptais qu'elle n'aurait pas la cruauté d'abandonner cette innocente créature. Je descendis; on me mit à cheval, on ouvrit la porte; je vis alors la place remplie d'une foule qui se pressait et se culbutait en fuyant, et dans l'instant je fus séparée de toute personne de ma connaissance. J'aperçus M. Stofflet qui s'en allait avec les porte-drapeaux. Cependant, le long du mur de la maison, il y avait un espace libre; je me glissai par-là; mais quand je voulus tourner dans la rue qui conduit au chemin de Laval, je ne pus y pénétrer, c'était là que la presse était plus grande, et que l'on s'étouffait. Des chariots étaient renversés; les boeufs couchés par terre, ne pouvaient pas se relever et frappaient à coups de pieds ceux qui étaient précipités sur eux; un nombre infini de personnes foulées aux pieds criaient sans être entendues. Je mourais de faim, de frayeur; je voyais à peine, le jour finissait. Au coin de la rue, deux chevaux étaient attachés à une borne, et me barraient le chemin; la foule les repoussait sans cesse vers moi, et alors j'étais serrée entre eux et le mur; je m'efforçais de crier aux soldats de les prendre et de monter dessus: ils ne m'entendaient pas. Je vis passer auprès de moi un jeune homme à cheval, d'une figure douce; je lui pris la main: «Monsieur, ayez pitié d'une pauvre femme grosse, et malade; je ne puis avancer.» Le jeune homme se mit à pleurer, et me répondit: «Je suis une femme aussi; nous allons périr ensemble, car je ne puis pas non plus pénétrer dans la rue.» Nous restâmes toutes deux à attendre.

Cependant le fidèle Bontemps, domestique de M. de Lescure, ne voyant pas qu'on s'occupait de ma fille, la chercha partout: il la trouva et la prit dans ses bras. Au milieu de la foule il m'aperçut, et élevant l'enfant, il me cria: «Je sauve l'enfant de mon maître.» Je baissai la tête et je me résignai. Un instant après, je distinguai un autre de mes domestiques: je l'appelai. Il prit mon cheval par la bride, et me faisant faire place avec son sabre il me fit suivre la rue. Nous arrivâmes à grande peine vers un petit pont, dans le faubourg sur la route de Laval: un canon y était renversé et embarrassait le passage; enfin je me trouvai dans le chemin, et je m'arrêtai avec beaucoup d'autres. Quelques officiers étaient là, tâchant de ramener encore les soldats; mais tous les efforts étaient inutiles.

Les républicains entendant beaucoup de bruit de notre côté, y pointèrent des canons et tirèrent à toute volée par-dessus les maisons: un boulet siffla à un pied au-dessus de ma tête. L'instant d'après, j'entendis une nouvelle décharge, et je me baissai involontairement sur mon cheval. Un officier qui était là, me reprocha, en jurant, ma poltronerie. «Hélas! Monsieur, lui dis-je, il est bien permis à une malheureuse femme de baisser la tête, quand toute l'armée fuit.» En effet, ces coups de canon recommencèrent à faire courir nos gens qui s'étaient arrêtés: peut-être, s'il eût fait jour, aurait-on pu les ramener.

Je suivis la déroute; je rencontrai M. de Sanglier. Il avait perdu sa femme la veille; il était malade, et portait à cheval ses deux petites filles qui étaient malades aussi; son cheval n'avait même pas de bride. Il m'apprit que c'était vers Laval qu'on s'enfuyait. Successivement je trouvai quelques personnes de ma connaissance, que je reconnus à la faveur du clair de la lune. A quelques lieues du Mans, je vis arriver mon père et M. de La Rochejaquelein; ils avaient long-temps essayé de rallier les soldats. Henri vint à moi: «Ah! vous êtes sauvée, me dit-il.—Je croyais que vous aviez péri, lui répondis-je, puisque nous sommes battus.» Il me serra la main, en disant: «Je voudrais être mort.» Il avait les larmes aux yeux.