J'étais dans un horrible état. Un domestique conduisait toujours mon cheval par la bride et me soutenait pour me donner un peu de force. Des soldats me firent boire de l'eau-de-vie à leur gourde: je n'en avais jamais goûté; je voulais qu'on y mêlât de l'eau, on ne trouvait que celle des ornières. Mon père ne me quitta plus; ma mère et ma fille étaient sauvées; mais j'ignorais où elles étaient. A douze lieues du Mans, je m'arrêtai dans un petit village. La nuit était devenue si noire, qu'une femme, qui me suivait, passa avec son cheval sur une chaussée de moulin; elle tomba dans l'eau, comme cela aurait bien pu m'arriver: je ne sais si on put la sauver.

Madame de Bonchamps se réfugia dans la même maison que moi. Une grande partie de l'armée s'arrêta à ce village. Il n'y avait que peu de place dans les chaumières. La route était couverte de pauvres gens qui, accablés de lassitude, s'endormaient dans la boue, sans songer même à se garantir de la pluie.

Le lendemain matin on repartit. La faim, la fatigue, les souffrances, avaient tellement épuisé tout le monde, qu'un régiment de hussards aurait exterminé l'armée vendéenne. Peu à peu ceux qui étaient restés en arrière et dans la ville pendant la nuit, nous rejoignirent. Un paysan conta qu'il avait quitté le Mans à huit heures passées. Henri l'embrassa. Il ne se consolait point de notre horrible défaite, lui seul se faisait d'injustes reproches de n'être pas resté le dernier au Mans, de n'y avoir pas péri. Il lui semblait, malgré tout ce qu'on pouvait, lui dire, que c'était un devoir.

Nous arrivâmes à Laval; j'y retrouvai ma mère et ma fille: ce fut là qu'on eut le loisir de s'apercevoir des pertes que l'on venait de faire. La déroute du Mans coûta la vie à plus de quinze mille personnes. Ce ne fut pas au combat qu'il en mourut le plus; beaucoup furent écrasées dans les rues du Mans; d'autres, blessées et malades, restèrent dans les maisons, et furent massacrées; il en mourut dans les fossés et dans les champs voisins de la route; une assez grande quantité suivit le chemin d'Alençon, et là elles furent, prises et conduites à l'échafaud.

Pendant la bataille, le chevalier Duhoux fut tué. M. Herbault, ce vertueux et vaillant homme, fut blessé à mort. On voulut prendre soin de lui: «Non, dit-il, que personne ne s'expose pour moi; qu'on me porte seulement à côté de M. le Maignan.» Ils forcèrent tous deux leurs amis à les abandonner après leur avoir distribué leurs armes et leurs effets, et attendirent la mort avec une résignation toute chrétienne. Deux braves officiers blessés à Angers, MM. l'Infernat et Couty, y périrent aussi.

Un grand nombre d'officiers ne reparurent plus. M. de Solilhac fut pris et déposé dans une église pour être fusillé le lendemain, il parvint à se sauver en décidant treize Vendéens qui étaient avec lui à se jeter la nuit sur le corps-de-garde; sept s'échappèrent. Au milieu des massacres horribles auxquels se livrèrent les vainqueurs, il y eut des traits courageux d'humanité, qui préservèrent plusieurs Vendéens; mais en sortant du Mans, ils couraient de nouveaux périls; ils allaient se faire prendre, et périr plus loin. MM. de La Roche-Courbon, Carrière, Franchet, de la Bigotière, eurent ce triste sort. M. d'Autichamp fut plus heureux, car ayant été pris, M. de Saint-Gervais, son parent, officier républicain, le reconnut et l'habilla en hussard, ainsi que M. de Bernès. Ces messieurs se trouvèrent donc enrôlés parmi les républicains; ils firent la guerre comme soldats, pendant un an, à l'armée du nord. Ils ont ensuite reparu dans la seconde insurrection.

M. d'Oppenheim disparut aussi au Mans. Depuis il a pris et conservé du service dans l'armée républicaine. Cette circonstance, rapprochée des conseils qu'il avait donnés pour l'attaque de Granville, a fait concevoir d'étranges soupçons; on en avait eu déjà même auparavant. Cependant on doit dire que M. d'Oppenheim s'est toujours battu bravement; et que, spécialement à l'affaire de Granville, il montra assez de courage et de dévouement, pour que les officiers qui se trouvèrent près de lui ce jour-là aient toujours défendu sa bonne foi.

Telle fut la déplorable déroute du Mans où l'armée vendéenne reçut le coup mortel. Il était inévitable: le jour que l'on quitta la rive gauche de la Loire, avec un peuple de femmes, d'enfans et de vieillards, pour aller chercher un asile dans un pays que l'on ne connaissait pas, sans savoir la route qu'on devait tenir, et au commencement de l'hiver, il était facile de prévoir que nous finirions par cette terrible catastrophe. Le plus beau titre de gloire pour les généraux et pour les soldats, c'est d'avoir pu la retarder si long-temps.

CHAPITRE XIX.

Tentative pour repasser la Loire.—Déroute de Savenay.—Dispersion de l'armée.