Je logeai à Laval dans la même maison où j'avais déjà été; mais le propriétaire, qui se nommait M. de Montfranc, n'y était plus. Après le passage des Vendéens, il avait été arrêté avec sa famille; on lui reprochait de nous avoir reçus: il représenta qu'il ne dépendait pas d'un habitant de refuser le logement à des vainqueurs; on ne l'écouta pas; il périt sur l'échafaud, ainsi que sa respectable mère. Il est pourtant vrai que, bien qu'il fût disposé en notre faveur, il n'avait rien fait qui pût le compromettre.

Le lendemain, à dix heures, comme nous partions pour Craon avec les débris de l'armée, on annonça l'arrivée des hussards républicains, et chacun pressa sa marche. En sortant de la ville, je trouvai M. de La Rochejaquelein: il me dit que c'était une fausse alarme; qu'il venait de rassurer les soldats, d'arrêter leur fuite, et qu'il retournait déjeuner tranquillement à Laval; il me pria d'être sans inquiétude, et m'assura que nous irions à Craon sans être troublés. C'est la dernière fois que je vis Henri.

A Craon, nous lûmes des journaux; ils nous apprirent que ma pauvre tante et sept cents fugitifs, hommes et femmes, avaient été trouvés aux environs d'Angers, jugés et fusillés. Cette affreuse nouvelle plongea ma mère dans le désespoir: nous étions bien tendrement attachés à cette malheureuse tante; elle avait, à quatre-vingts ans, la piété la plus douce et le caractère le plus aimable.

De Craon, l'armée passa à Saint-Marc, se dirigeant sur Ancenis. On marchait jour et nuit afin de devancer assez les armées républicaines pour pouvoir passer la Loire sans être inquiété. Les chemins étaient affreux, le temps froid et pluvieux; on ne savait comment traîner avec soi les blessés et les malades. Je vis un prêtre qui en portait un sur ses épaules, et qui succombait sous le poids. Ma fille était mourante de la dentition et surtout de fatigue; je me couchai avec elle dans le chariot qui portait la caisse de l'armée; nous n'avions plus de voiture; je voyageai ainsi pendant quelques lieues.

Nous arrivâmes à Ancenis le 16 décembre au matin. M. de La Rochejaquelein y était entré le premier sans résistance, et se préparait déjà au passage de la Loire. Au château de Saint-Marc, il avait fait prendre une petite barque dans un étang, et l'avait fait charger sur un chariot: il prévoyait bien que l'on ne trouverait aucun moyen de passage, parce que les républicains auraient emmené les bateaux avant notre arrivée. La rive opposée était au pouvoir des bleus qui avaient des troupes à Saint-Florent. Cependant on assura à M. de La Rochejaquelein qu'un petit corps d'insurgés avait paru en face d'Ancenis quelques jours auparavant.

On trouva un seul petit bateau à Ancenis; mais sur l'autre bord on aperçut quatre grandes barques chargées de foin. M. de La Rochejaquelein voyant que personne n'osait tenter le passage, prit le parti de passer le premier; il voulait faire débarrasser ces barques, s'en emparer de vive force, s'il était nécessaire, protéger le passage en défendant le point de débarquement contre les bleus; et surtout il comptait empêcher les Vendéens de se débander à mesure qu'ils arriveraient sur cette rive gauche qu'ils désiraient comme un asile: c'était en effet ce que tout le monde craignait.

MM. de La Rochejaquelein, de Beaugé et Stofflet, se mirent dans le batelet qu'on avait apporté sur une charrette, et M. de Langerie entra dans l'autre avec dix-huit soldats: toute l'avant-garde de l'armée avait les yeux sur ces deux petites barques auxquelles notre sort semblait attaché. En même temps on rassemblait des planches, des tonneaux, des bois de toute espèce pour construire des radeaux. Le curé de Saint-Land prêchait les paysans pour les occuper et prévenir le désordre. M. de La Rochejaquelein arriva sur l'autre bord. Pendant qu'il s'occupait à faire débarrasser les bateaux de foin, une patrouille républicaine se porta sur ce point: il y eut quelques coups de fusil tirés, et au bout de peu de momens nos soldats se dispersèrent. M. de La Rochejaquelein et ses deux compagnons furent poursuivis: en même temps une chaloupe canonnière vint se placer en face d'Ancenis, et tirer sur les radeaux que l'on mettait à flot: plusieurs furent submergés. La rivière était forte et rapide; très-peu de soldats purent passer, malgré l'ardeur qu'ils avaient de regagner la rive gauche.

Voilà donc l'armée vendéenne privée de son dernier espoir, séparée de son général: il n'y avait plus qu'à attendre la mort. Au même instant, les hussards et quelques pièces d'artillerie volante arrivèrent devant Ancenis: les portes étaient barricadées. Les bleus n'osèrent pas attaquer; ils jetèrent des boulets dans la ville; plusieurs même tombèrent à la maison où nous étions; mais ils ne faisaient aucun effet. Nous ne savions que devenir: M. de Beauvais, officier d'artillerie, se jeta dans un petit bateau, et promit de revenir, dans vingt-quatre heures, donner des nouvelles de ce qui se passait sur la rive gauche. Les officiers se promettaient de ne pas se quitter; mais chacun ne désirait que de traverser la Loire: quelques-uns y réussirent. M. Allard, aide-de-camp de M. de La Rochejaquelein, y parvint le lendemain. L'armée se débandait; les uns allaient se cacher dans la campagne; les autres remontaient ou suivaient le fleuve pour chercher un passage. Quelques-uns ayant entendu parler d'une amnistie pour ceux qui s'engageraient, et dont les républicains semaient le bruit à dessein, voulurent se rendre à Nantes. Nos domestiques nous demandèrent la permission de suivre ce parti; nous leur dîmes qu'au point où l'on en était, chacun devait chercher à sauver sa vie; mais que cette amnistie paraissait peu probable. Ils persistaient à y croire, nous protestant, ce qui était bien vrai, que leurs sentimens pour nous et pour notre cause n'avaient pas changé, et qu'ils déserteraient à la première occasion favorable. Deux jours après ils partirent pour Nantes. La plupart de ces braves gens y ont péri. Les deux femmes de chambre de ma mère restèrent avec nous.

Cependant il fallait quitter Ancenis; l'armée des bleus avançait et allait nous entourer; on se dirigea sur Nort. Ce fut pendant cette marche que je cachai ma fille: elle était l'objet de ma plus vive inquiétude; la pauvre enfant était fort malade; il n'y avait pas moyen de l'emporter, pendant une fuite qui, d'ailleurs, suivant toute apparence, ne devait pas nous sauver. A force de chercher, je trouvai quelqu'un qui m'offrit de la cacher chez de bons paysans, auprès d'Ancenis: je m'y rendis; je leur donnai de l'argent; je leur promis une forte pension, si jamais je pouvais la leur faire; j'habillai ma fille en petite paysanne, et je partis la mort dans le cour. Je pense que nous n'étions plus que dix mille environ. On s'arrêta à Nort, et l'on y passa vingt-quatre heures. Le désordre continuait à régner parmi le peu de Vendéens qui restaient encore; il fut tel, que, comme une dissolution prochaine était inévitable, des officiers se partagèrent la caisse de l'armée. J'étais avec mon père, ma mère, le chevalier de Beauvolliers, lorsque M. de Marigny vint nous apprendre cette indignité: il était furieux, et s'y était opposé vainement. Je serais bien fâchée de jeter des soupçons sur qui que ce soit; j'ignore absolument qui en fut coupable.

Quelques momens après, on cria: Aux armes! voici les bleus! Nous prîmes la fuite, et toute l'armée en fit autant; les plus braves ne songeaient plus à se défendre. M. Forestier et plusieurs autres montèrent à cheval, s'enfoncèrent dans la campagne et traversèrent la Vilaine. Ce fut dans ce moment que nos gens et cent cinquante cavaliers se rendirent à la fausse amnistie.