Il faut que cette dernière résistance des Vendéens ait été bien héroïque. Long-temps après ce triste moment, j'ai lu dans les gazettes du temps, et avec une sorte d'orgueil, le passage suivant d'une lettre qu'un des généraux républicains écrivait à Merlin de Thionville, le lendemain du combat de Savenay:

«…..Je les ai bien vus, bien examinés; j'ai reconnu ces mêmes figures de Chollet et de Laval. A leur contenance et à leur mine, je te jure qu'il ne leur manquait du soldat que l'habit. Des troupes qui ont battu de tels Français, peuvent bien se flatter de vaincre tous les autres peuples. Enfin, je ne sais si je me trompe, mais cette guerre de brigands et de paysans, sur laquelle on a jeté tant de ridicule, que l'on affectait de regarder comme méprisable, m'a toujours paru, pour la république, la grande partie, et il me semble à présent qu'avec les autres ennemis nous ne ferons que peloter.»

CHAPITRE XX.

Hospitalité courageuse des Bretons.—Hiver de 1793 et 1794.

Nous vivions dans des alarmes continuelles. Chaque jour les bleus faisaient des visites et des recherches dans la paroisse et dans les lieux circonvoisins. Les fugitifs et les habitans du pays étaient absolument livrés à la cruauté et à la fantaisie du moindre soldat. Quand un paysan déplaisait à un bleu, qu'il lui refusait quelque chose, ou qu'il fuyait devant lui au lieu de lui répondre, le soldat lui tirait un coup de fusil, allait lui couper les oreilles, et les portait à ses supérieurs, en disant que c'étaient celles d'un brigand; et ils lui donnaient des éloges ou même des récompenses. Un détachement surprit un jour les habitans de Prinquiaux à genoux dans l'église; il fit une décharge sur eux: heureusement il n'y eut qu'un homme tué.

Mais rien ne décourageait la généreuse hospitalité des Bretons. L'habitude qu'ils avaient de cacher les prêtres et les jeunes gens réquisitionnaires, les avait rendus industrieux, et ils avaient beaucoup d'adresse et de sang-froid pour dérober les fugitifs aux recherches des républicains. Plusieurs ont été fusillés pour avoir donné asile aux Vendéens. Le dévouement des autres n'en était pas diminué: hommes, femmes, enfans, avaient pour nous la bonté et les précautions les plus actives. Une pauvre petite fille, sourde et muette, avait compris les dangers des fugitifs, et allait sans cesse les avertir, par ses gestes, du péril qu'ils couraient. Les menaces de la mort, l'argent, rien n'ébranlait la discrétion des plus jeunes enfans. Les chiens mêmes avaient pris en aversion les soldats qui les battaient toujours; ils annonçaient leur approche en aboyant, et ont sauvé ainsi bien du monde. Au contraire, ils ne faisaient jamais de bruit quand ils voyaient les pauvres brigands; leurs maîtres leur avaient appris à ne pas les déceler. Il n'y avait pas une chaumière où un fugitif ne pût à toute heure se présenter avec confiance. Si l'on ne pouvait le cacher, on lui donnait au moins à manger, et on le guidait dans sa marche. Aucun de ces services ne s'achetait à prix d'argent; les bonnes gens étaient même offensées quand on leur en offrait.

Vers le 1er janvier, nous eûmes une grande frayeur. Trois hommes armés vinrent demander Marion et Jeannette: c'étaient un Vendéen et deux Bretons qui venaient nous proposer de passer la Loire. Il y avait tant de risques à courir, et une telle incertitude sur ce qui se passait de l'autre côté, que nous refusâmes. Le Vendéen réussit cependant; après mille périls, il parvint à l'armée de M. de Charette.

M. Destouches, ancien chef d'escadre, qui avait suivi l'armée, était caché près de nous: c'était un respectable vieillard, âgé de quatre-vingt-dix ans; il devint malade d'une manière désespérée. M. l'abbé Jagault adoucit ses derniers momens en le faisant administrer par un prêtre qu'il alla chercher dans quelque cache. M. Destouches avait un fidèle domestique; il lui laissa beaucoup d'argent, et lui confia cent louis d'or pour remettre à son fils, qui était émigré. Le domestique, qui voulait repasser la Loire pour se battre, ne savait que faire de ce dépôt, et allait l'enterrer avec son maître; nous lui offrîmes de prendre les cent louis, et de nous charger de les rendre à M. Destouches le fils. Nous écrivîmes notre reconnaissance sur une feuille de plomb qu'on enterra devant témoins. Le domestique trouva moyen d'aller joindre M. de Charette: il périt les armes à la main un an après. J'ai eu depuis la satisfaction de rendre les cent louis à M. Destouches.

M. Jagault était toujours souffrant. Il était plus difficile de cacher les hommes que les femmes; souvent il lui fallait coucher dehors. Ses habits de paysan le déguisaient mal, il craignait d'être reconnu et de nous perdre; il prit enfin le parti d'essayer de pénétrer à Nantes, où l'on disait qu'il y avait beaucoup de gens cachés, malgré l'affreuse terreur qui y régnait. On fit partir dix charrettes de réquisitions, de Prinquiaux pour Nantes; il eut le courage de se mettre dans le convoi sans passeport; il conduisit les boeufs de la Ferret, qui se plaça bravement dans la charrette, et qui le faisait passer pour un métayer; il entra dans la ville, et eut grand'peine à trouver son asile. Cependant madame de la Ville-Guevray parvint à lui en trouver un, et depuis il a toujours échappé aux recherches.

Nous continuâmes à habiter Prinquiaux, sans changer notre manière de vivre: j'étais toujours abattue par la souffrance et la douleur; toutes mes facultés étaient comme engourdies. Ma mère veillait sur moi avec une tendresse vigilante, et n'avait pas une autre pensée: ses soins et sa prudence écartaient de moi les dangers que j'aurais été incapable d'éviter; sa force d'ame et sa présence d'esprit m'ont vingt fois sauvé la vie.