Nous étions habituellement chez Billy; quelquefois nous délogions, à cause des alarmes où nous jetaient les recherches des républicains: nous étions fort malheureuses par ces inquiétudes continuelles; nous n'osions ni nous déshabiller pour dormir, ni nous asseoir pour manger; c'était une bien petite privation, car nos repas étaient d'une grande frugalité. Nous tâchions d'éviter un peu la saleté de ces bons Bretons, en vivant d'oeufs, de beurre et de légumes: nous en achetions quelquefois à un jardinier des environs; il nous croyait si pauvres, que, non-seulement il ne voulut pas d'argent la première fois, mais qu'il offrit à ma mère une aumône d'un écu. Un prêtre voulut aussi lui donner un jour douze francs, tant nous avions l'air misérables.
J'étais dans un tel état de marasme et d'abattement, que je m'endormais sans cesse; mais ma mère sentait toutes ces choses plus vivement. Il ne se passait pas deux jours sans que nous eussions quelque alerte. On nous cachait dans les champs, dans les greniers, jusqu'à ce que les bleus fussent repartis. Notre bon procureur de la commune mourut pendant que nous étions chez lui, en nous recommandant à ses enfans.
J'avais grande envie de savoir des nouvelles de ma fille; je déterminai Laurent Cochard, l'hôte de mademoiselle Mamet, à aller auprès d'Ancenis, à l'endroit où je l'avais déposée; nous espérions que mon père y aurait peut-être envoyé depuis la déroute. Cochard revint et m'apprit que ma pauvre enfant était morte six jours après notre départ d'Ancenis, malgré les soins des bonnes gens à qui je l'avais confiée. Je pleurai beaucoup en apprenant cette nouvelle: j'étais loin cependant de regarder la vie comme un bonheur.
M. de Marigny avait pris sous sa protection, à l'armée, une petite demoiselle de Rechignevoisin, dont la mère était morte pendant l'expédition d'outre-Loire; il servait de père à cette enfant abandonnée, et ne la quittait presque jamais. La nuit, il l'enveloppait dans son manteau et la faisait coucher sur l'affût d'un canon. Après le désastre de Savenay, M. de Marigny entra chez un homme de la paroisse de Donges; il le chargea de cacher et de soigner mademoiselle de Rechignevoisin, il lui donna de l'argent, et lui annonça que s'il arrivait malheur à cette jeune personne, il reviendrait le tuer: cet homme était un républicain dont le fils était soldat. Soit crainte des menaces de M. de Marigny, soit plutôt humanité, il tint parole; et si bien que son fils étant arrivé dans la maison peu de momens après, avec un détachement de ses camarades, le père lui prit la main en disant: «Ta soeur est malade; elle est couchée là.» Le fils comprit qu'il y avait du mystère, et mademoiselle de Rechignevoisin fut sauvée. Cependant cet homme ne voulut pas la garder plus long-temps; il l'envoya à Prinquiaux, en lui disant de frapper où elle voudrait; que toute la paroisse était aristocrate. Elle nous y retrouva; elle prit le nom de Rosette, et se mit aussi à garder les moutons. Nous l'évitions, parce que son âge et son caractère la rendaient fort imprudente.
M. de Marigny tint parole: au bout de deux mois, il arriva chez l'homme de Donges pour lui demander des nouvelles de sa pupille. Quand il sut qu'elle était à Prinquiaux, il y vint. Nous eûmes la consolation de le voir et de causer pendant deux heures avec lui. Il n'avait pas quitté les environs de Nantes. Bien qu'il fut connu dans le pays, et que sa grande taille et sa tournure fussent très-remarquables, il allait partout audacieusement; il savait parler les patois de tous les villages; il prenait le costume et les outils de toutes les professions; le jour qu'il vint à Prinquiaux, il était travesti en marchand de volailles. Son courage, son sang-froid, sa force physique, le tiraient de tous les dangers; il entrait souvent à Nantes; il allait à Savenay, à Pont-Château, à Donges. Il avait tout préparé pour faire révolter le pays: il avait reconnu la force des républicains; tout son plan était réglé. Nous ne le détournâmes pas de son projet. Un coup de désespoir, quel qu'il fût, nous semblait raisonnable: aucune circonstance ne pouvait ajouter aux malheurs des Vendéens. M. de Marigny ne put rien nous apprendre sur le sort de mon père; nous sûmes par lui des détails sur les noyades de Nantes, où l'on faisait également périr ceux qui étaient pris ou qui s'étaient rendus à l'amnistie prétendue. Notre fidèle Bontemps et Herlobig, autre domestique à nous, avaient été noyés, attachés ensemble; mais au moment où on les jetait, ils s'étaient cramponnés à deux soldats bleus, et les avaient entraînés avec eux.
L'entreprise de M. de Marigny n'eut aucun succès. Il avait voulu surprendre Savenay pendant la nuit: six cents paysans bretons vinrent auprès du rendez-vous, mais l'un après l'autre; et, par un malentendu, ils se dispersèrent sans s'être réunis. Les Bretons n'ont pas un caractère qui puisse se prêter à une guerre pareille à celle que nous avions faite: ils sont fort dévoués et d'un grand courage; mais ils ont peu d'ardeur à se décider; ils vivent plus isolés les uns des autres que les Poitevins; ils obéissent bien plus difficilement encore à des chefs; chacun veut faire sa propre volonté, soigner ses petits intérêts comme il l'entend; ils sont bien plus casaniers que nos Vendéens; ils ne veulent pas s'éloigner de leur manoir; la crainte des incendies et du pillage les retient beaucoup. Ce sont ces diversités de moeurs qui ont donné à la guerre de Bretagne un caractère tout différent de celui qui a distingué l'insurrection du Poitou.
La tentative de M. de Marigny rendit plus actives les recherches et la surveillance des républicains, surtout à Prinquiaux où le maire, qui avait été le plus ardent à prêcher la révolte, était obligé de se cacher. Il nous fallait quitter cette paroisse. Nous passâmes dans celle de Pont-Château, au hameau de la Minaye, chez Julien Rialleau; nous y trouvâmes Rosette qui s'y était aussi réfugiée. Nous étions couchées dans le grenier, lorsque les chiens se mirent à aboyer. Julien entrouvrit sa porte, et vit les bleus qui traversaient le village pour visiter une maison qui leur était dénoncée. Il nous appela, et nous dit qu'il avait trop de monde chez lui; que cela donnerait des soupçons, et qu'il fallait nous sauver. Nous sortîmes avec Rosette, et il nous conduisit dans un petit bois du château de Besné. Là, ma mère dit à Rosette qu'il était nécessaire de se séparer, et que, si elle voulait rester à la Minaye, nous allions retourner à Prinquiaux: elle préféra s'en aller; Julien la reconduisit. Nous restâmes dans le bois: je mis ma tête sur les genoux de ma mère, et je m'endormis, suivant ma coutume.
Les bleus passèrent la nuit à fouiller le village: ils y trouvèrent trois Vendéens, entre autres un déserteur allemand blessé. J'avais voulu aller le panser, ce que ma mère avait empêché, de peur que cet homme ne nous trahit: en effet, cette imprudence nous eût perdues, car, pour racheter sa vie, il se fit conducteur des bleus. C'est ainsi que, dans mille occasions, ma mère, par sa sagesse, m'avait sauvé la vie; elle ne pensait qu'à ma conservation, y réfléchissait sans cesse, tandis que j'en étais incapable. Quand le jour parut, les soldats étaient encore à la Minaye, furieux de n'avoir pu saisir un prêtre qui avait eu le temps de se sauver. Notre cache n'était pas à deux cents pas du hameau; il n'y avait pas de feuilles; le bois était peu fourré. Julien vint nous voir; ma mère lui dit: «La place est trop dangereuse, conduisez-nous plus loin.» Il ne le voulut pas; il allégua ses six enfans qui n'avaient que lui pour ressource. «Hé bien! mon enfant, dit ma mère, à la garde de Dieu!» Elle fit un bouquet de jonquilles sauvages, le mit à mon corset. «Tiens, dit-elle, ce sera un jour de fête; j'ai idée que la Providence nous sauvera aujourd'hui.» L'impression que produisirent sur moi ces jonquilles, me fait encore tressaillir chaque fois que j'en vois. Nous reprîmes courage, et nous nous mîmes à marcher à travers les champs, fuyant les chemins battus, traversant les haies d'épines et les fossés pleins d'eau: nous entendions les cris des bleus et les coups de fusil, on fouillait le bois que nous venions de quitter. Quand nos forces furent épuisées, nous nous arrêtâmes dans un champ d'ajoncs: nous nous assîmes dos à dos pour nous soutenir, et restâmes là plusieurs heures, sans savoir que devenir, mourant de faim et de froid. Enfin nous vîmes paraître Marianne, qui nous apportait la soupe dans un pot. Elle avait su ce qui se passait à la Minaye; elle y avait couru; et après avoir parlé à Julien, elle avait suivi notre trace: elle nous ramena chez elle; nous en étions assez loin. En y arrivant je me jetai sur un lit où je m'endormis; et dans ce moment il parut dans le village deux cents volontaires. Ma mère n'eut que le temps de s'écrier: «Sauvez ma fille! dites que c'est la vôtre!» et sortit dans le jardin, croyant bien y être prise. Les bleus heureusement n'eurent pas l'idée de fouiller; ils faisaient une promenade; quelques-uns burent du lait, et tous s'en allèrent sans que je fusse réveillée.
Quelques jours après, M. de Marigny vint nous dire adieu. Voyant qu'il ne pouvait soulever le pays, il s'était déterminé à passer la Loire.
Nos dangers croissaient chaque jour. L'Allemand qu'on avait pris à la Minaye avait dénoncé tous les réfugiés dont il savait la retraite: heureusement qu'il ignorait qui nous étions. Il dit que la fille de M. de Marigny était cachée à Prinquiaux. On y fit beaucoup de recherches; mais Rosette était si petite et si brave, que jamais elle n'inspirait de soupçons aux bleus, même quand ils la rencontraient. Un jour ils voulurent tuer son chien, elle se mit entre eux et lui, et le défendit.