Pendant mes couches, ma mère reçut une lettre anonyme; elle venait par des paysans sûrs. On témoignait un grand désir de nous être utile, et l'on nous offrait un meilleur asile; elle espéra que cette lettre venait de quelque ami qui nous cherchait, peut-être de personnes qui pouvaient avoir donné refuge à mon père; elle répondit en témoignant de la reconnaissance. Dans une seconde lettre, on offrit de nous venir chercher: ma mère accepta; et le 10 mai, nous vîmes arriver une demoiselle de vingt-trois ans; elle se nommait Félicité des Ressources: c'était la cinquième fille d'un vieux habitant du bourg de Guenrouet, à cinq lieues de Prinquiaux. Sa famille était ruinée et fort estimable. Félicité s'était prise d'affection pour le sort des pauvres Vendéens, et ne s'occupait qu'à leur rendre service, presque toujours à l'insu de ses parens, qui étaient fort craintifs. Elle avait entendu parler de nous par beaucoup de brigands qu'elle avait secourus, et, depuis, elle n'avait pas eu de cesse qu'elle n'eût appris où nous étions; mais elle avait tardé à réussir, parce qu'il fallait mettre beaucoup de prudence dans ses recherches, de peur de nous compromettre. Enfin une vieille fille, de la paroisse de Cambon, était parvenue à nous découvrir; elle avait fait passer les lettres de mademoiselle Félicité, et lui avait servi de guide pour venir jusqu'à nous.

Elle nous offrit un asile chez madame Dumoustiers, une de ses amies, qui habitait la paroisse de Feygréac; elle nous fit un grand éloge de cette personne, et nous assura qu'elle serait dévouée complètement à notre salut. Nous prîmes confiance dans ce que nous disait mademoiselle des Ressources; elle avait un air d'affection et de sincérité qui nous toucha. Il y avait long-temps que nous étions dans Prinquiaux; nous nous y trouvions trop connues; et puis, c'était une grande privation pour nous de n'avoir aucune notion de ce qui se passait en France, et de vivre absolument dans la même ignorance que les paysans bretons. Nous acceptâmes; mais nos bons hôtes ne voulaient pas nous laisser partir; ils dirent à ma mère qu'il y avait cent cinquante bleus en garnison à Guenrouet, que des officiers logeaient chez M. des Ressources, et qu'on voulait nous livrer. Félicité devina ce qu'on disait à ma mère; elle se mit à pleurer: elle convint qu'il y avait des officiers logés chez son père; mais elle assura que toutes ses mesures étaient prises pour que cette circonstance ne nuisît pas à notre sûreté. Ses larmes, l'heureuse expression de sa figure, déterminèrent ma mère. D'ailleurs, madame Dumoustiers était bien connue dans le pays pour une personne respectable, et la vieille fille de Cambon était incapable d'une mauvaise action. Enfin il était clair que mademoiselle des Ressources pouvait, si elle l'avait voulu, nous faire prendre depuis long-temps, puisqu'elle connaissait notre asile.

La municipalité de Prinquiaux nous donna des passe-ports sous les noms de Jeanne et Marie Jagu; nous étions munies de nos actes de naissance de la Roche-Bernard, et la Ferret nous promit de nous réclamer si nous étions arrêtées. Nous partîmes: mademoiselle des Ressources était à cheval; ma mère et moi, vêtues toujours en pauvres paysannes, nous étions toutes deux sur un cheval sans selle; la fille de Cambon était à pied; et Pierre Rialleau nous conduisait. Je me détournai pour aller embrasser ma fille chez sa nourrice. Nous fîmes d'abord une lieue sans aucune inquiétude; mais en approchant d'un village de la paroisse de Cambon, nous aperçûmes dix bleus dans un chemin creux: nous continuâmes. Ils se rangèrent pour nous voir passer. Mademoiselle des Ressources leva son voile, Rialleau salua les soldats, et ma mère fit un signe de connaissance à deux jeunes paysannes qui étaient dans le chemin. Les bleus ne se doutèrent de rien.

A peine étions-nous échappées à ce danger, qu'un petit garçon de douze ans, neveu de la vieille fille de Cambon, passa auprès de nous sans s'arrêter, en nous disant que les bleus faisaient la fouille dans le village que nous allions traverser. Félicité se retourna, et regarda ma mère d'un air troublé. «Allons, Mademoiselle, dit ma mère, il faut avancer; nous sommes perdues, si nous revenons sur nos pas.» En effet, les autres soldats auraient bien vu alors que nous étions des fugitives. Nous renvoyâmes Rialleau, qu'il était inutile d'exposer, d'autant que nos passe-ports étaient signés de lui. Cet excellent homme nous quitta en pleurant; il ôta de son doigt une bague d'argent, comme en portent les paysannes bretonnes, et me la donna: jamais je n'ai cessé de la porter depuis.

Nous avançâmes: Félicité chantait pour se donner de l'assurance; ma mère se retourna et me dit: Elle a peur. Une sentinelle était à l'entrée du village; Félicité lui dit: «Voilà un beau temps pour la fouille.—Oui, citoyenne,» répondit cet homme; et nous passâmes. Les bleus étaient répandus dans les maisons: nous traversâmes le village sans mésaventure. A une lieue de Guenrouet, nous trouvâmes un officier républicain qui était venu au-devant de Félicité dont il était très-amoureux: elle nous en avait prévenues; cependant cette rencontre me fit grande peur. Je pâlis; mais Félicité n'oublia rien pour me rassurer. Nous mîmes pied à terre. «Hé bien! Mademoiselle, dit cet officier, me voilà sans armes, puisque vous m'avez ordonné de ne pas prendre même une épée quand je me promène avec vous; quelque jour les brigands m'assassineront, et cela vous sera bien égal.—Vous savez bien, répondit-elle, que les brigands sont mes amis: je vous sauverai.—J'ai grande peur, continua-t-il, de me trouver ici entre quatre brigandes.—Non, dit-elle, mais avec quatre aristocrates.» Il était si amoureux, qu'il faisait semblant de ne pas entendre. Félicité me voyant fatiguée, me dit un peu imprudemment: «Marie, prenez le bras du citoyen.» Depuis que je me cachais, je m'efforçais de donner à mes mains une couleur moins blanche, de peur qu'elles ne me fissent reconnaître; je les frottais souvent avec de la terre; et quelques jours auparavant, pour mieux réussir, j'avais essayé d'une teinture, qui les avait noircies d'une façon bizarre, plus capable de me trahir que leur couleur naturelle: je me gardai donc bien d'accepter le bras de l'officier, et je remerciai en patois. Il me regarda un peu, et ne dit rien. L'instant d'après, il alla prendre la bride du cheval de maman, la regarda aussi, et revint à Félicité, disant: «Voilà un mauvais cheval.» Il est probable qu'il soupçonna que nous n'étions pas des paysannes; mais à cause d'elle, il n'osa rien dire.

Nous quittâmes Félicité, et la fille de Cambon nous conduisit dans la maison d'un paysan qui nous attendait à Guenrouet: on venait, dès ce soir même, de placer quatre dragons chez lui. Ma mère, qui croyait être parfaitement déguisée, et qui avait beaucoup de courage, voulait audacieusement souper avec eux. Je n'osai jamais, et l'on nous plaça dans une chambre séparée de la leur par une mauvaise cloison sans porte. On leur dit qu'il venait d'arriver deux cousines de la maison; ils demandèrent si elles étaient jolies et montrèrent quelque envie de les voir. On répondit que nous étions fatiguées et malades, mais qu'ils nous verraient au déjeuner; on leur donna du vin, et ils n'y pensèrent plus.

Le lendemain, Félicité et une de ses soeurs nous apportèrent leurs propres habillemens. Nous sortîmes ensuite de la maison pendant que les dragons pansaient leurs chevaux, pour nous rendre chez, madame Dumoustiers. Félicité resta à cause de ses parens; sa soeur devait nous servir de guide; nous n'avions qu'un petit cheval pour nous trois.

Madame Dumoustiers habitait à trois lieues de Guenrouet dans le château du Dréneuf, dont elle était fermière; elle nous reçut à bras ouverts: c'était une femme de quarante ans, d'une figure douce et délicate; elle avait un air de faiblesse, qui cachait une ame forte et passionnée; son opinion, ou plutôt son affection pour la cause que nous avions défendue, était exaltée, et ce sentiment, joint à une grande bonté naturelle, lui avait inspiré une ardeur et un courage sans bornes, pour secourir les Vendéens. Elle était pauvre, mais d'un désintéressement élevé; toute sa fortune consistait dans la ferme de la petite terre du Dréneuf dont le maître était émigré. Le château était fort vilain et mal commode; mais il était entouré de grandes avenues et de bois magnifiques.

Madame Dumoustiers était veuve; elle avait trois fils qui ne s'entretenaient que de l'espoir de se jeter dans quelque troupe d'insurgés, et d'y combattre avec honneur: leur mère les approuvait. Elle avait une fille de quinze ans, parfaitement belle, qui s'est mariée depuis avec M. Coué.

Quand nous arrivâmes au Dréneuf, plusieurs personnes y étaient déjà cachées: un prêtre, un enfant vendéen et trois déserteurs; beaucoup d'autres étaient réfugiés dans les bois aux environs; et les enfans de madame Dumoustiers passaient leur vie à leur porter des secours: la charmante Marie-Louise était surtout d'un courage merveilleux dans ce charitable emploi.