Madame Dumoustiers nous raconta que le curé de Saint-Laud avait été pendant quelque temps caché chez elle, après avoir miraculeusement échappé aux bleus, en tournant autour d'un rocher dont un soldat faisait aussi le tour. Il avait voulu essayer de faire soulever les Bretons, et même il avait composé, dans cette intention, un discours bien énergique et bien touchant, que madame Dumoustiers avait gardé: mais voyant que ce projet ne réussissait pas, il était parti pour repasser la Loire, avec les braves MM. Cadi.

Madame Dumoustiers vit que nous ignorions toute espèce de nouvelles: elle en savait de bien tristes pour nous, qu'elle nous cacha avec soin; elle fit croire qu'elle ne recevait aucune gazette; nous ne savions même rien de l'affreuse terreur qui régnait dans toute la France; nous pensions que tant d'horreurs n'avaient lieu qu'en Bretagne et en Poitou, à cause de la guerre civile.

Le Dréneuf est situé dans la paroisse de Feygréac, qui est fort étendue, et renferme bien trois mille ames. Il n'y avait cependant pas, parmi tant de gens, un seul individu qui fût douteux, et dont nous eussions à nous méfier. Quelque temps avant notre arrivée, il y en eut une preuve bien étonnante.

Une fouille fut ordonnée dans toute la paroisse; quinze cents hommes s'y rendirent de différens points; et, pour que personne ne pût échapper, les soldats avaient ordre d'arrêter tous les hommes indistinctement, et de les enfermer dans l'église. Heureusement on fut prévenu à temps: tous les Vendéens et les réquisitionnaires purent se sauver. Cependant le vieux M. Desessarts, qui était à faire sa prière dans une petite chapelle, ne fut pas prévenu; on le prit, et il avoua sur-le-champ qui il était. Je ne sais par quel accident M. Dumagny fut aussi arrêté: mais il était bien déguisé; on ne l'interrogea pas, et on l'emmena avec les autres dans l'église. Quand tous les habitans y furent rassemblés, le commandant des bleus se fit apporter le registre, et fit faire l'appel, ordonnant à chacun de se présenter quand on lirait son nom. M. Dumagny se crut perdu; il voulut essayer de sortir; Joseph, fils aîné de madame Dumoustiers, le retint; et dès qu'on prononça le nom d'un habitant absent, il poussa M. Dumagny en avant, lui disant: «Es-tu sourd? on t'appelle.» Le général lui voyant un air décontenancé, dit à la municipalité et à toute l'assemblée: «Est-ce bien le même qui est inscrit?» Tous répondirent oui. Le moindre signe de doute d'un des paysans l'eût perdu, et M. Dumagny fut ainsi sauvé. M. Desessarts fut fusillé; sa mort fut très-pieuse: c'est la seule personne cachée qui ait péri à Feygréac; cependant il y en avait habituellement quatre cents dans la paroisse. L'accord de ces braves gens était si complet, que le vicaire, l'abbé Orain, ne s'est jamais éloigné; il ne s'est pas passé de jour sans qu'il ne célébrât la messe, tantôt dans un lieu, tantôt dans l'autre; il administrait les mourans; et, tout résigné qu'il était au martyre où il s'exposait chaque jour, il ne lui est rien arrivé.

Madame Dumoustiers était parfaitement aimable; elle cherchait tous les moyens de nous distraire et de nous consoler. Les visites des bleus nous donnaient moins d'inquiétude: dès qu'on les voyait arriver, les enfans de madame Dumoustiers allaient au-devant, causaient avec eux, leur offraient à boire, et leur faisaient ainsi oublier de fouiller la maison. Nous avions repris nos habits de paysannes.

Mesdemoiselles Carria et Mamet vinrent nous rejoindre; elles avaient couru de grands risques depuis notre séparation. Les patriotes de Savenay avaient fini par savoir que j'étais accouchée à Prinquiaux, et alors les perquisitions avaient redoublé; on avait poursuivi ces demoiselles, les prenant pour nous, et elles avaient été forcées de coucher quinze nuits de suite dans les bois.

Dans le courant de juillet, une gazette échappa à la surveillance de madame Dumoustiers, et tomba entre les mains de ma mère; elle y lut le supplice de soixante et six personnes exécutées à Paris: plusieurs étaient de notre connaissance. Ce fut pour nous un bien douloureux étonnement d'apprendre que toute la France était, comme nos provinces, livrée à la tyrannie la plus sanglante. Quelques jours après, nous sûmes que la mort de Robespierre avait fait cesser les supplices à Paris; mais la terreur continuait toujours pour nous; nous ne cessions pas d'être proscrites; et ce fut dans ce temps-là même que nous courûmes le plus grand danger.

Un jour que j'étais allée, avec mademoiselle Dumoustiers, une petite cousine à elle et une jeune religieuse du pays, cueillir des prunes dans le jardin du petit château du Broussay, un jeune homme déguisé en paysan aborda ces deux dames. Marie-Louise me dit tout bas que c'était un habitant de Vay, nommé M. Barbier du Fonteny, qui avait eu part à une insurrection de tous les environs de Nantes, commencée en même temps que la nôtre, et qui fut calmée sur-le-champ; il vivait caché depuis ce temps-là. Je le laissai causer avec ces dames; je fis semblant d'être une servante, et je m'en allai, avec l'enfant, cueillir des prunes. Quinze jours après, ce malheureux jeune homme fut pris caché sous le lit de sa mère, devant qui on le massacra; on fouilla dans ses poches, et l'on y trouva une lettre de sa soeur, qui lui mandait: «La personne que tu as vue au château du Broussay avec mademoiselle Dumoustiers est la soeur Saint-Xavier, et que tu as prise pour une paysanne, est madame de Lescure; elle est blonde, âgée de vingt-un ans; elle est cachée avec sa mère dans la paroisse de Feygréac.» Jamais je n'ai pu savoir comment mademoiselle Barbier avait pu apprendre tout ce détail; j'ai supposé qu'elle le tenait d'un paysan de Feygréac, soldat de l'armée de Bonchamps, qui m'avait reconnue, et qui avait été arrêté et mis à Blain dans la prison où elle était.

Aussitôt on envoya trois cents hommes cerner le Broussay et le Dréneuf. Heureusement nous ignorions toutes ces circonstances, sans quoi la frayeur nous eût troublées et perdues. Nous crûmes que c'était une visite qui, comme à l'ordinaire, n'avait aucun objet particulier. J'étais couchée avec ma mère; madame Dumoustiers avec sa fille; mademoiselle des Ressources, qui était venue nous voir, était aussi dans la chambre: on nous avertit que les bleus entouraient la maison. Ma mère se leva, prit sa robe de paysanne, et se mit à peigner Marie-Louise; Félicité vint se coucher dans le même lit que moi, et madame Dumoustiers alla ouvrir. Les bleus demandèrent d'abord le nombre et la qualité des personnes qui étaient dans la maison. Madame Dumoustiers nomma ses enfans, deux nièces et trois servantes; elle sut aussi trouver un emploi aux deux déserteurs et au petit Vendéen; elle répondait avec simplicité et sang-froid. Les soldats entrèrent dans notre chambre; Félicité se plaignait de ce qu'on la réveillait; Marie-Louise grondait ma mère de sa maladresse. Ils ne se doutèrent de rien; mais ils répétaient en jurant: «Il y a bien des femmes dans cette maison.» Ils sortirent, et alors nous respirâmes. Félicité tenait ma main dans la sienne, et s'aperçut que j'étais baignée de sueur. Nous nous levâmes; on m'habilla en dame, comme nièce de la maison. Les bleus passèrent encore quatre heures à fouiller dans tout le château et dans le bois; ils cherchaient des fausses portes, des trappes, des souterrains. Pendant le même temps ou faisait des recherches au château du Broussay. Enfin la colère de ne rien trouver fit qu'on emmena à Blain toute la municipalité de Feygréac et Jean Thomas, régisseur du Broussay, qui en était membre.

Le lendemain Thomas fut relâché et courut sur-le-champ au Dréneuf. La première personne qu'il rencontra fut ma mère; son étonnement fut tel, qu'il se trouva mal. Il nous apprit que toutes les recherches de la veille avaient été dirigées contre nous; qu'à Blain il avait été interrogé pendant quatre heures, ainsi que les municipaux, pour découvrir notre retraite. Les bonnes gens s'étaient bien doutés que nous étions des Vendéennes, cachées, mais ils ignoraient nos noms; ce fut l'interrogatoire seulement qui leur fit deviner notre secret. Ils n'en furent pas pour cela moins courageux dans leur discrétion; ni promesses, ni menaces, ne purent leur arracher un mot. Cependant ils regardaient comme infaillible que nous allions être prises, et alors ils étaient perdus, car ils avaient visé nos passe-ports de Prinquiaux. On les mit en prison; ils s'attendaient à chaque instant à nous voir arriver, et restaient aux grilles de la prison, cherchant à voir passer quelqu'un qu'ils auraient chargé de nous prévenir. Au bout de vingt-quatre heures, on les mit en liberté. Nous déchirâmes devant eux nos passe-ports; c'eût été l'arrêt de leur mort, si nous avions été prises.