Notre frayeur fut grande quand nous sûmes le danger que nous avions couru. Nous quittâmes le Dréneuf, pour aller habiter le hameau de la Rochelle, au bord de la Vilaine. Cependant, au bout de huit jours, nous revînmes chez madame Dumoustiers. Les mesures devenaient peu à peu moins rigoureuses, et nous sûmes d'ailleurs qu'on nous croyait en fuite loin du canton; mais elle ne jugea pas prudent de me laisser avec ma mère, parce que les dénonciations avaient indiqué que nous étions toujours ensemble. Je ne couchai donc plus au château, de peur d'être surprise par quelque visite de nuit; je me logeai dans une petite métairie voisine. Tous les matins je prenais une vache par la corde et m'en allais au Dréneuf où j'entrais par la fenêtre; j'y restais jusqu'au soir.

Nous vîmes plusieurs fois, à celle époque, un habitant de Nantes, qui était hors la loi et réduit à se cacher; il se nommait M. de la Bréjolière: c'était un fort aimable vieillard. Il avait voulu se déguiser en paysan; mais il portait sous cet habit du linge fin, des manchettes, une montre et des odeurs. Il faisait de jolis vers de société, et y attachait tant d'importance, qu'un jour qu'il répétait une épître à ma mère, on vint avertir que les bleus arrivaient; le pauvre M. de la Bréjolière ne pouvait se décider à s'en aller sans finir son épître, et il continuait à la réciter en se retirant.

Il nous arriva une autre aventure assez plaisante. Un des déserteurs cachés au Dréneuf, ne se doutant pas qui j'étais, devint amoureux de moi. Il était riche paysan, et voulait faire la fortune d'une pauvre brigande. J'écoutais fort tranquillement ses déclarations, et j'observais la singulière façon dont les gens de la campagne parlent d'amour. Un jour, pourtant, il voulut m'embrasser. J'oubliai mon rôle, et lui dis, comme j'aurais pu faire une autre fois: «Jacques, vous êtes ivre.» Le pauvre garçon fut tout interdit de l'air que je pris, et il fut deux jours sans oser me regarder. Enfin il me dit que j'étais bien dure au pauvre monde, et, qu'on ne l'avait jamais traité comme çà. Nous nous raccommodâmes, et je lui promis de l'écouter tant qu'il voudrait, pourvu qu'il n'essayât pas de m'embrasser. Il m'assura qu'il n'y avait pas de risque; que je lui avais fait trop peur, et que j'étais une méchante fille. Pendant que j'étais à Prinquiaux, j'avais plu aussi à Renaud, ce garde-moulin qui m'avait cachée le jour de mon arrivée. Au bout de quelques jours, il apprit qui j'étais; alors il s'éloigna et cessa de me voir. Quand je quittai la paroisse, il chargea quelqu'un d'assurer madame de Lescure de ses respects, et de lui dire qu'il savait son secret depuis long-temps; que c'était pour cela qu'il s'était éloigné, craignant que je n'aperçusse, au changement de ses manières, qu'il était instruit, et ne voulant pas me donner par-là un sujet d'inquiétude.

Nous arrivâmes de la sorte jusqu'au mois d'octobre; nous avions chaque jour moins d'inquiétude; tout s'adoucissait successivement autour de nous. Cependant, ne sachant aucune nouvelle de ce qui se passait au loin, nous n'avions ni projets ni espérances. La famine régnait à Nantes, et, par je ne sais quel motif ou quelle sottise, la surveillance des bleus s'était entièrement tournée à empêcher les blés d'arriver dans les villes. Le second régiment de chasseurs, qui avait été le régiment de Lescure, était employé à cette police. Le fils aîné de madame Dumoustiers avait été forcé d'y entrer; il nous amenait souvent plusieurs de ses camarades, et souvent aussi je les ai entendus discuter sur ce qu'était devenue la belle-fille de leur ancien colonel. Les uns disaient que j'avais été sabrée; d'autres que j'avais été noyée; mais tous me croyaient, morte, ce qui me rassurait beaucoup.

Enfin ma mère se hasarda à écrire à Bordeaux. Elle eut une réponse où elle sut que M. de Courcy et sa femme, soeur de mon père, étaient vivans et habitaient Citran; mais cette lettre était tellement écrite en mots à double sens et en phrases obscures, qu'elle nous laissa dans l'inquiétude. Ce fut pourtant une circonstance bien heureuse que ce commencement de communication.

On parla peu après d'amnistie pour les Vendéens: on l'avait d'abord publiée pour les simples soldats; mais, au moment où ces bruits nous donnaient quelque espoir de tranquillité, nous sûmes qu'un homme venu de Nantes, s'étant informé de nous dans le pays, avait été saisi, mis au cachot à Blain, et chargé de fers. Nos alarmes recommencèrent; madame Dumoustiers nous força, ma mère et moi, de nous séparer pendant six jours, les plus cruels de notre existence. Je fus cachée dans la paroisse d'Avessac, et ma mère à deux lieues de moi. Nous revînmes ensuite au Dréneuf: nous imaginions que cet homme nous cherchait de la part de mon père. Ce fut alors que madame Dumoustiers m'avoua la triste vérité, et que j'appris qu'il avait été fusillé à Angers. Je cachai à ma mère cette affreuse nouvelle; elle ne la sut positivement que trois ans après. Tout ce temps-là, elle est demeurée dans un doute, ou plutôt dans un silence cruel, qu'elle ni personne n'osait rompre.

Comme tout s'adoucissait autour de nous, madame Dumoustiers parvint à placer à Nantes mesdemoiselles Carriat et Mamet. Elles nous firent dire, peu de temps après, qu'Agathe et plusieurs Vendéens étaient encore en prison; que Cottet, un de nos gens, avait été mis en liberté; que c'était lui qui nous avait cherchées, et qu'il avait été de nouveau arrêté à Blain, et ramené à Nantes; non pas qu'il eût parlé de nous, mais parce qu'on avait trouvé sur lui une lettre de recommandation pour quelqu'un qui devait l'aider à nous trouver.

De jour en jour nous apprîmes que les rigueurs finissaient. On ouvrait les prisons; on proclamait l'amnistie; on la rendait générale. M. de la Bréjolière en profita; plusieurs Vendéens l'imitèrent. Enfin ma mère parla d'en faire autant: cette idée me parut d'abord révoltante; je ne me fiais pas à l'amnistie; je ne pouvais souffrir de rien tenir des républicains; je ne voulais que repasser la Loire pour rejoindre l'armée, s'il y en avait une. Il me semblait que la veuve de M. de Lescure ne devait avoir aucune faiblesse, et qu'il y aurait de la lâcheté à abandonner le moindre reste de la Vendée. Ma mère me représentait que cette exaltation ne convenait point; que de faibles femmes n'avaient rien de mieux à faire que de supporter le sort qu'elles ne pouvaient éviter: je m'indignais et je pleurais; et cependant j'avoue que, dans le fait, je suis bien moins brave que ma mère. Ce fut justement alors que M. Dumoustiers l'aîné résolut d'accomplir le projet qu'il avait depuis long-temps formé de passer chez les insurgés. Tant que son régiment avait été cantonné dans le pays, il s'était résigné; dès qu'il y eut ordre de partir, il n'hésita plus. Il s'était lié avec un camarade qui se nommait Toupil Lavalette; ils désertèrent et vinrent nous dire adieu. Madame Dumoustiers était sans faiblesse; elle approuvait entièrement son fils. Je souffrais, j'étais humiliée de voir cette famille si dévouée, ce jeune homme qui, après nous avoir sauvées, embrassait notre cause, tandis que nous étions près de l'abandonner, et allait chercher la mort avec ardeur, lorsqu'il n'y avait même plus de succès à espérer. L'opposition de son sacrifice et de notre découragement m'arrachait des larmes amères. Je donnai à ces messieurs des lettres pour MM. de La Rochejaquelein et Marigny que je croyais encore vivans, malgré les bruits qui couraient de leur mort. M. Dumoustiers et son camarade se joignirent à une soixantaine de Vendéens et de réquisitionnaires du pays, et passèrent la Loire avec des guides que M. de Charette avait envoyés sur la rive droite. Ils furent fort bien reçus à l'armée, et sur-le-champ M. de Charette les nomma officiers.

CHAPITRE XXII.

L'amnistie.—Détails sur les Vendéens fugitifs.