Ma mère insistait toujours pour l'amnistie. Madame Dumoustiers fit venir le maire de Redon, qui était de ses amis, pour avoir quelques détails. Il nous confirma tout ce que l'on disait des mesures de douceur qu'on avait adoptées envers les Vendéens. Je ne me décidai point encore. Je voulus aller à Nantes, pour voir comment tout s'y passait. J'étais malade d'un dépôt de lait; mais rien ne put m'arrêter; j'étais animée, et ne sentais rien que l'agitation où jette une grande résolution à prendre; je me débattais contre elle sans vouloir me dire qu'elle était inévitable. Je montai à cheval; je pris un paysan pour guide; je fis douze lieues sans m'arrêter, et j'entrai à Nantes, en habit de paysanne, un bissac sur le dos et des poulets à la main. J'arrivai chez une amie de madame Dumoustiers; j'y trouvai mesdemoiselles Carria et Agathe, qui venaient de sortir de prison: madame de Bonchamps était encore détenue; j'allai la voir. Les prisons étaient presque vides; madame de Bonchamps elle-même allait bientôt être libre; elle m'engagea à profiter de l'amnistie, et à m'adresser à M. Haudaudine, un des prisonniers épargnés à Saint-Florent, et qui était le grand protecteur des Vendéens. J'appris aussi que M. de Charette était en pourparler pour la paix.

En effet, il n'y avait rien d'humiliant dans les relations qui s'établissaient entre les républicains et les insurgés. Les officiers vendéens venaient à Nantes armés et portant la cocarde blanche; plusieurs même étaient assez imprudens pour insulter publiquement à toutes les choses qui tenaient aux opinions et aux habitudes républicaines; ils avaient craché sur la cocarde tricolore, et avaient fait des provocations fort déplacées. M. de Charette, qui voulait la paix, désapprouvait hautement ces procédés. Les représentans du peuple, qui étaient venus à Nantes pour traiter, ne s'offensaient que faiblement de tout cela; ils craignaient seulement que cette conduite ne causât du trouble et ne retardât la pacification. Cependant un jour, impatientés du ton de M. Dupérat, que M. de Charette leur avait envoyé, ils lui dirent: «Mais, Monsieur, il est bien extraordinaire que vous répugniez à traiter avec la république; les rois de l'Europe négocient bien avec elle.—Est-ce que ces gens-là sont Français?» répondit M. Dupérat.

Il n'y avait sorte d'accueil qu'on ne fît aux Vendéens qui sortaient des prisons, ou que ramenait l'amnistie; on les traitait avec distinction, et même il fut interdit, sous peine de trois jours de prison, de les nommer brigands. Dans le langage pompeux d'alors, les représentans ordonnèrent de nous donner le nom de frères et soeurs égarés[17].

[Note 17: Le nom de Vendéens n'était pas encore usité.]

Enfin je me déterminai, non sans peine, à imiter tout le inonde, et à suivre le parti que chacun disait le seul raisonnable. Je repartis pour le Dréneuf. Le froid était très-rigoureux: c'était le soir; je voyageai toute la nuit. Ma mère fut satisfaite de ce que je lui racontai et de ma résolution. Il fut convenu que nous partirions dès le lendemain pour Nantes. J'avais un grand regret de ne point emmener ma petite fille; mais elle était trop jeune pour l'exposer à voyager dans un hiver si rigoureux. Mademoiselle Carria devait rester auprès d'elle pour la soigner.

Ma mère monta en voiture avec madame Dumoustiers. Je pris un cheval pour aller à Prinquiaux dire adieu à mon enfant, que je n'avais pas vu depuis sept mois. Je m'égarai dans la campagne, je souffris horriblement du froid. Je trouvai ma fille belle et bien portante, mais fort délicate: je la recommandai bien à sa nourrice; puis j'allai rejoindre ma mère à Nantes. Il n'y avait plus personne en prison. Nous revîmes plusieurs Vendéennes. On nous recommanda à M. Mac-Curtin, bon royaliste, qui sortait lui-même de prison, et que le représentant Ruelle avait pris pour son secrétaire, afin de bien montrer un esprit de conciliation. Il promit de nous faire signer notre amnistie sans éclat et sans retard. Nous nous rendîmes dans le cabinet du représentant: il n'y était pas. Je trouvai là M. Bureau de la Batarderie, ancien membre de la Chambre des comptes, dont l'esprit actif et conciliant a été la principale cause de cette paix; il en conçut le premier la possibilité, et en vint à bout en donnant de bons conseils aux deux partis, et prenant soin d'adoucir à chacun les paroles de l'autre. Il allait et venait sans cesse de l'armée à Nantes, pour travailler à la pacification. Il nous dit qu'elle était convenable, qu'on devait la désirer vivement, et que cela tournerait bien. Il mettait beaucoup de chaleur et de persuasion dans ses démarches et ses discours.

Le représentant arriva avec un air empressé, et nous dit: «Mesdames, vous venez jouir de la paix.» Il s'approcha pour m'embrasser; je reculai d'un air de mauvaise humeur: il n'insista pas. J'étais toujours habillée en paysanne. Il signa l'amnistie. Nous passâmes ensuite dans un bureau, on nous demanda où nous étions cachées; nous répondîmes: «Aux environs de Blain,» et on nous remit cet acte d'amnistie; il était ainsi conçu: «Liberté, égalité, paix aux bons, guerre aux méchans, justice à tous. Les représentans ont admis à l'amnistie telle personne, qui a déclaré s'être cachée pour sa sûreté personnelle.» Nous ne voulions pas rester long-temps à Nantes, et surtout nous voulions y être obscurément; mais il nous fut doux de revoir nos compagnons de misère, d'apprendre comment ils étaient échappés à tant de dangers; nous attachions aussi un douloureux intérét à savoir comment avaient péri ceux que nous avions perdus.

Madame de Bonchamps, lors de notre séjour à Ancenis, s'était procuré un batelet, et avait essayé de passer la Loire avec ses deux enfans: les barques canonnières avaient tiré sur elle; un boulet avait percé le batelet; cependant elle eut le temps de regagner la rive droite: des paysans l'avaient sauvée à la nage, et elle s'était alors cachée dans une métairie des environs, où, le plus souvent, elle habitait le creux d'un vieux arbre. La petite vérole l'avait attaquée, ainsi que ses enfans, pendant cet état de misère; son fils en était mort. Au bout de trois mois, elle fut prise, conduite à Nantes et condamnée à mort: elle était résignée à périr, lorsqu'elle lut sur un billet qu'on lui faisait passer à travers la grille de son cachot: «Dites-vous grosse.» Elle fit en effet cette déclaration, qui fît suspendre le supplice. Son mari était mort depuis long-temps; elle fut obligée de dire que ce prétendu enfant était d'un soldat républicain: elle resta enfermée, et chaque jour elle voyait sortir les malheureuses femmes qui allaient mourir sur l'échafaud, et qu'on déposait toujours la veille dans son cachot, après le jugement. Au bout de trois mois, on vit bien qu'elle n'était pas grosse, et l'on voulut l'exécuter: elle obtint encore deux mois et demi pour dernier terme. La mort de Robespierre arriva et la sauva; ensuite on essaya de lui faire obtenir sa liberté, ce fut M. Haudaudine qui mit le plus d'ardeur à lui rendre ce service.

M. Haudaudine était un honnête négociant de Nantes, zélé républicain, mais vertueux et de bonne foi; il avait renouvelé le trait de Régulus. M. de Charette l'avait fait prisonnier; il obtint de retourner chez les républicains, avec un autre Nantais, pour leur proposer de ne plus fusiller les prisonniers, et de consentir à un cartel d'échange. M. Haudaudine fut fort mal reçu à Nantes; on s'emporta beaucoup contre la lâcheté de sa proposition, et on lui signifia qu'il était dégagé de la parole qu'il avait donnée aux brigands. Au risque d'être victime des deux partis, M. Haudandine vint retrouver M. de Charette qui le fît remettre en prison. L'autre Nantais ne revint point. Lorsque M, de Charente fut repoussé jusqu'à Tiffauges, M. Haudaudine fut mêlé avec nos prisonniers, et épargné comme eux à Saint-Florent. Cette générosité excita sa reconnaissance; et dès qu'il put rendre service aux Vendéens, il s'y employa avec zèle. Pour sauver madame de Bonchamps, il fit certifier par plusieurs prisonniers de Saint-Florent, qu'elle avait obtenu de son mari mourant la grâce de cinq mille républicains.

Madame de Bonchamps s'excusa de fort bonne grâce d'avoir pris pour elle une gloire qui appartenait à toute l'armée, et me dit que, si j'avais été en prison avec elle, le certificat eût été pour toutes deux. Elle y avait acquis plus de droits qu'aucune autre, en apaisant M. d'Argognes et les soldats ameutés contre les républicains prisonniers.