Madame d'Autichamp, mère de M. Charles d'Autichamp, parvint à se déguiser si bien, qu'elle entra au service d'un administrateur de district, pour garder les vaches par charité; elle fit un métier aussi pénible pour elle, tout comme aurait pu le faire une paysanne, ne confiant à personne un secret qui ne fut jamais soupçonné. Au bout d'un an, elle entendit parler d'amnistie; mais elle n'osa de long-temps faire des questions à ce sujet, ni chercher à savoir précisément ce qui en était; enfin un jour elle se détermina à demander à son maître s'il était vrai qu'il y eût une amnistie. «Et qu'est-ce que cela vous fait, bonne femme? lui dit-il.—Monsieur, répondit-elle, c'est que j'ai connu des brigands. Comment les reçoit-on?—A bras ouverts.—Mais, Monsieur, les personnes marquantes sont-elles aussi bien reçues?—Encore mieux.» Alors madame d'Autichamp lui dit qui elle était. Cet homme, qui avait véritablement beaucoup de bonté, fut saisi de surprise et de chagrin, et lui reprocha, les larmes aux yeux, un si long mystère et une défiance si complète. Plusieurs dames vendéennes eurent des aventures semblables, et devinrent, pendant leur proscription, de véritables paysannes, cultivant la terre, gardant les troupeaux, et remplissant en réalité tous les devoirs de leur nouvelle condition. Une demoiselle de la Voyerie se coupa un doigt avec sa faucille, en faisant la moisson. Cette manière d'être caché était bien pénible; mais c'était aussi la seule qui pût donner quelque sécurité[18]. Il y eut aussi beaucoup de personnes sauvées dans la ville de Nantes, malgré l'horrible terreur qui y régnait. Le petit peuple y était fort bon, et l'on pourrait citer les plus beaux traits de courage et de dévouement envers les proscrits. Tous les riches négocians se montraient aussi pleins d'humanité: ils avaient adopté les opinions du commencement de la révolution; mais ils en détestaient les crimes; aussi étaient-ils persécutés autant que les royalistes: cent neuf d'entre eux furent conduits à Paris pour y être guillotinés; mais ils arrivèrent après la mort de Robespierre; ce qui les sauva. La classe féroce, qui s'empressait aux massacres et aux noyades, était composée de petits bourgeois et d'artisans aisés, dont beaucoup n'étaient pas Nantais.

[Note 18: M. et madame Morisset de Chollet ont eu plusieurs aventures des plus intéressantes et des plus terribles. Je n'en citerai qu'une, que j'ai apprise dernièrement de madame Morisset: elle est trop admirable pour être passée sous silence.

Ils se tinrent tous deux cachés dans un arbre du côté d'Ancenis pendant cinq semaines; ils ne pouvaient s'asseoir que l'un après l'autre: elle était grosse. Un jour qu'une vieille métayère, veuve, l'avait envoyé chercher pour se chauffer, les bleus entrèrent. Ils sommèrent cette femme de déclarer le nom et l'état de tous ceux qui étaient dans sa maison, et la prévinrent que si elle avouait qu'il y eût quelqu'un de suspect, elle ne serait pas punie; mais que si l'on en découvrait sans qu'elle l'eût déclaré, sa maison serait brûlée et tout le monde passé au fil de l'épée. Elle pâlit, passa dans une autre chambre, puis revint dire aux bleus, avec le plus grand sang-froid, le nom de chacun, et ajouta que madame Morisset était une de ses filles. Quand les bleus furent partis, cette dame lui dit: «J'ai eu bien peur; en vous voyant si troublée, je me suis crue perdue, et j'ai été bien surprise du courage que vous avez montré après.—C'est vrai, mon enfant, répondit la bonne femme, j'ai ouvert la bouche pour vous dénoncer, mais j'ai couru me jeter à genoux, j'ai dit un Veni Craetor, et ma peur s'est passée.»]

D'autres dames furent oubliées, comme par miracle, dans les prisons: on y trouva madame de Beauvolliers, madame et mademoiselle de la Marsonnière, mademoiselle de Mondyon, etc.; mais la plupart de celles qui furent prises, périrent sur l'échafaud ou furent noyées: elles montrèrent toutes en mourant un noble courage, ne désavouant en rien leur conduite et leurs opinions. Les paysans et les paysannes n'avaient pas moins de dévouement et d'enthousiasme; ils répétaient en mourant, «Vive le roi! nous allons en paradis!» et périssaient avec un calme extraordinaire.

Je n'oublierai point de rapporter deux histoires plus touchantes encore que les autres. Madame de Jourdain fut menée sur la Loire pour être noyée avec ses trois filles: un soldat voulut sauver la plus jeune, qui était fort belle; elle se jeta à l'eau pour partager le sort de sa mère: la malheureuse enfant tomba sur des cadavres, et n'enfonça point; elle criait: «Poussez-moi! je n'ai pas assez d'eau!» et elle périt.

Mademoiselle de Cuissard, âgée de seize ans, qui était plus belle encore, s'attira aussi le même intérêt d'un officier qui passa trois heures à ses pieds, la suppliant de se laisser sauver; elle était avec une vieille parente que cet homme ne voulait pas se risquer à dérober au supplice: mademoiselle de Cuissard se précipita dans la Loire avec elle.

Une mort affreuse fut celle de madame de la Roche-Saint-André. Elle était grosse: on l'épargna; on lui laissa nourrir son enfant; mais il mourut, et on la fit périr le lendemain. Au reste, il ne faut pas croire que toutes les femmes enceintes fussent respectées; cela était même fort rare; plus communément les soldats massacraient femmes et enfans: c'était seulement devant les tribunaux que l'on observait ces exceptions; on y laissait aux femmes le temps de nourrir leurs enfans, comme étant une obligation républicaine. C'est en quoi consistait toute l'humanité des gens d'alors.

Ma pauvre Agathe avait couru de bien grands dangers. Elle m'avait quittée à Nort pour profiter de l'amnistie prétendue dont on avait parlé dans ce moment; elle vint à Nantes, et fut conduite devant le général Lamberty, le plus féroce des amis de Carrier. La figure d'Agathe lui plut: «As-tu peur, brigande? lui dit-il.—Non, général, répondit-elle.—Eh bien! quand tu auras peur, souviens-toi de Lamberty, ajouta-t-il.» Elle fut conduite à l'entrepôt: c'est la trop fameuse prison où l'on entassait les victimes destinées à être noyées. Chaque nuit on venait en prendre par centaines pour les mettre sur les bateaux; là, on liait les malheureux deux à deux, et on les poussait à coups de baïonnettes. On saisissait indistinctement tout ce qui se trouvait à l'entrepôt, tellement qu'on noya un jour l'état-major d'une corvette anglaise, qui était prisonnier de guerre. Une autre fois Carrier, voulant donner un exemple de l'austérité des moeurs républicaines, fit enfermer trois cents filles publiques de la ville, et les malheureuses créatures furent noyées. Enfin on estime qu'il a péri à l'entrepôt quinze mille personnes en un mois. Il est vrai qu'outre les supplices, la misère et les maladies ravageaient les prisonniers qui étaient pressés sur la paille, et qui ne recevaient aucun soin; à peine les nourrissait-on. Les cadavres restaient quelquefois plus d'un jour sans qu'on vint les emporter. Agathe, ne doutant plus d'une mort prochaine, envoya chercher Lamberty. Il la conduisit dans un petit bâtiment à soupape, dans lequel on avait noyé les prêtres, et que Carrier lui avait donné; il était seul avec elle, et voulut en profiter: elle résista. Lamberty menaça de la noyer: elle courut pour se jeter elle-même à l'eau. Alors cet homme lui dit: «Allons, tu es une brave fille; je te sauverai.» Il la laissa huit jours seule dans le bâtiment, où elle entendait les noyades qui se faisaient la nuit; ensuite il la cacha chez un nommé Sullivan, qui était, comme lui, un fidèle exécuteur des ordres de Carrier.

Sullivan avait eu un frère Vendéen. Dans les commencemens de la guerre, ayant été fait prisonnier par les insurgés, ce frère lui sauva la vie et le fit mettre en liberté. Après la déroute de Savenay, le Vendéen vint à Nantes, et demanda un asile à son frère: Sullivan le dénonça et le fit périr. Cependant les remords s'emparèrent bientôt de lui; il croyait sans cesse être poursuivi par l'ombre de son frère, et s'étourdissait en commettant de nouveaux crimes. Sa femme était belle et vertueuse; elle le prit dans une horreur facile à concevoir: elle lui reprochait sans cesse son abominable crime; et ce fut dans l'espoir d'adoucir un peu sa femme, que Sullivan eut l'idée de sauver une Vendéenne et de la lui amener.

Quelque temps après, la discorde divisa les républicains de Nantes; on prit le prétexte d'accuser Lamberty d'avoir dérobé des femmes aux noyades, et d'en avoir noyé qui ne devaient pas l'être. Un jeune homme, nommé Robin, qui était fort dévoué à Lamberty, vint saisir Agathe chez madame Sullivan, la traîna dans un bateau, et voulut la poignarder pour faire disparaître une preuve du prétendu crime qu'on reprochait à son patron. Agathe se jeta à ses pieds, parvint à l'attendrir, et il la cacha chez un de ses amis, nommé Lavaux, qui était honnête homme, et qui avait déjà recueilli madame de l'Épinay: mais on sut dès le lendemain l'asile d'Agathe, et on vint l'arrêter.