Cependant le parti ennemi de Lamberty continuait à vouloir le détruire. Il résulta de cette circonstance, qu'on jeta de l'intérêt sur Agathe; on loua Sullivan et Lavaux de leur humanité, et l'on parvint à faire périr Lamberty. Peu après, arriva la mort de Robespierre. Agathe resta encore quelques mois en prison, puis obtint sa liberté. Dans les derniers temps, elle eut, à notre insu, fort souvent de nos nouvelles par des paysans qui venaient à Nantes voir leurs parens prisonniers. Le bon Cottet, qui avait aussi échappé par miracle, et qui s'était fait mettre en liberté de bonne heure comme républicain suisse, eut alors la généreuse idée de nous chercher dans notre retraite pour nous emmener en Suisse, comme ses parentes. J'ai raconté comment son zèle avait été pour nous l'occasion de vives inquiétudes, et avait pensé aussi lui coûter la vie.
CHAPITRE XXIII.
Détails sur les Vendéens qui avaient continué la guerre.—Retour à
Bordeaux.
Ce fut ainsi que j'appris à Nantes le sort des fugitifs; je sus aussi comment avaient fini ceux qui avaient continué de combattre. On ignorait encore beaucoup de détails sur la fin glorieuse de la plupart d'entre eux; mais j'en ai entendu raconter depuis toutes les circonstances.
Mon père, le chevalier de Beauvolliers, MM. Desessarts, de Mondyon, de Tinguy et quelques autres, se retirèrent, après la déroute de Savenay, dans la forêt du Gâvre; ils y rencontrèrent M. Canelle, négociant nantais, qui, étant hors de la loi, se cachait aussi. Il voulut faciliter à ces messieurs les moyens de trouver des asiles. Mon père et ses compagnons refusèrent, et préférèrent de tenter quelque entreprise à main armée; ils rassemblèrent environ deux cents Vendéens, et surprirent Ancenis; mais comme ils cherchaient à passer la Loire, les républicains, qui avaient emmené les bateaux, s'apercevant du petit nombre des assaillans, revinrent et les entourèrent. Il se passa dans ce combat des prodiges de valeur. Ces messieurs parvinrent à se faire jour le sabre à la main; mais blessés, harassés, ils furent atteints sur la lande par des cavaliers: on les conduisit à Angers, où ils furent fusillés. Mademoiselle Desessarts, qui était avec eux, partagea leur sort.
Le nom de Donnissan s'éteignit avec mon père. M. de Lescure était aussi le dernier de sa famille, dont le vrai nom était Salgues, auquel celui de Lescure avait été substitué par mariage depuis plus de trois cents ans. Le nom de Salgues ne se prenait même plus dans les actes. Ce nom de Salgues, ou celui de Lescure, est porté par plusieurs familles recommandables; mais aucune n'a jamais prouvé tenir à celle de M. de Lescure.
Le prince de Talmont fut pris avec M. Bougon aux environs de Laval; on différa cruellement sa mort; on le promena de ville en ville, de prison en prison; il déploya toujours une noblesse et une fermeté dignes de sa race, et se montra fort grand au milieu des insultes des républicains. On assure qu'il répondit à ses juges: «Faites votre métier, j'ai fait mon devoir.» Il finit par être exécuté dans la cour de son château de Laval.
MM. Dupérat, Forestier, Renou, Duchesnier, Jarry, Cacquerey, le chevalier de Chantreau, et quelques autres, pénétrèrent en Bretagne, se cachèrent d'abord, puis allèrent joindre les Chouans de M. de Puysaye aussitôt qu'ils se montrèrent, et combattirent avec eux. M. de Cacquerey fut surpris seul et tué. Au bout de quelques mois, les autres s'ennuyant d'une guerre qui se faisait obscurément, et qui se passait, à cette époque, plus en projets et en intrigues qu'en combats, revinrent chez les Chouans des bords de la Loire, commandés par M. de Scépeaux, et de-là dans la Vendée.
Le chevalier de Beaurepaire, les trois MM. Soyer, MM. de Bejarry, MM. Cadi, Grelier, officier d'artillerie aussi modeste que brave, les trois beaux-frères MM. Palierme, Chetou, Barbot[19], MM. Vannier, Tonnelay-Duchesne, Tranquille, de la Salmonière, Lejeay, etc., etc., repassèrent peu à peu sur la rive gauche. Ces messieurs, ainsi que ceux qui avaient été avec M. de Puysaye, n'ont cessé d'augmenter la réputation qu'ils avaient déjà acquise.
[Note 19: L'article de la Biographie des hommes vivans, relatif à M. Barbot (Jean-Jacques), est tout-à-fait controuvé. J'ai pris à cet égard les informations les plus exactes, et je certifie que ce brave officier n'a jamais varié un instant dans sa conduite, qui est sans tache. Il jouit de l'estime la mieux méritée sous tous les rapports. Il est aujourd'hui chevalier de Saint-Louis, et receveur particulier à Champtoceaux, département de Maine-et-Loire.]