Peu de chefs vendéens ont laissé une mémoire aussi chérie que M. de Marigny. Il avait pour le pays tant de ménagemens, et s'occupait tellement des moyens de le mettre à l'abri des dévastations des républicains, que les paysans poitevins du département des Deux—Sèvres étaient remplis de reconnaissance et d'attachement pour lui. Aussi leur haine pour Stofflet dure-t-elle encore, et ils ne parlent jamais sans un vif ressentiment du supplice de leur ancien général.

M. de Beaugé, qui était fort attaché à M. de Marigny, déclara hautement qu'il continuerait à se battre, parce que cela était nécessaire, mais comme simple soldat: Stofflet le fit mettre en prison. M. de Beaurepaire vint alors se dénoncer comme coupable de la même opinion et des mêmes dispositions: sa fermeté imposa à Stofflet. Le lendemain il y eut un combat; les gardes de M. de Beaugé le laissèrent libre: il prit un fusil et alla se battre. Après l'affaire, il alla se remettre en prison; mais les soldats dirent qu'ils ne voulaient plus le garder. Il continua de suivre l'armée comme soldat, n'approchant jamais de Stofflet qui n'avait aucun rapport avec lui. Dès que M. de Charette eut accepté l'amnistie, il en profita; et quand il vit les intrigans qui entouraient Stofflet retarder la pacification pour des intérêts particuliers, il aida de tout son pouvoir les républicains à ramener, par des moyens de douceur et de persuasion, les paysans de M. de Marigny, qui étaient restés dans les bois depuis sa mort, sans vouloir reconnaître aucun chef ni suivre aucune armée, et se bornaient à tirer sur les patrouilles républicaines qui venaient les inquiéter.

Après la mort de M. de Marigny, il ne resta plus, à proprement parler, que deux armées: cependant une troisième existait dans le canton où avait commandé M. de Royrand; mais elle était peu considérable. M. de Sapinaud, qui l'avait formée à son retour d'outre-Loire, était d'un caractère fort doux, et fut toujours plein d'une condescendance absolue pour les deux autres chefs: son armée s'appelait l'armée du centre.

Ainsi toute l'insurrection se trouva dans les mains de MM. de Charette et Stofflet: ils ne s'accordèrent jamais entre eux; ils étaient l'un et l'autre dévorés d'ambition et d'une mutuelle jalousie. La guerre perdit le caractère qu'elle avait eu d'abord; on ne vit plus cette union des chefs, cette abnégation de soi-même, cette pureté de motifs, cette élévation d'âme, qui avaient distingué les premiers temps de la Vendée. Les paysans étaient découragés; il fallait, pour les contenir, une force et une dureté qui ne ressemblaient en rien à la manière avec laquelle on avait pu les conduire d'abord. Il n'y avait plus de grandes batailles. La guerre s'était mêlée de brigandages et de mille désordres; la férocité des républicains avait endurci les âmes les plus douces, et des représailles vengeaient les massacres des prisonniers, les noyades de Nantes, les promesses violées, les villages brûlés avec leurs habitans, et toutes les horreurs que la postérité aura peine à croire. Des colonnes républicaines, qui s'intitulaient infernales, avaient parcouru le pays dans tous les sens, massacrant hommes, femmes et enfans. Il est arrivé plus d'une fois que le général républicain, après avoir écrit au maire qu'il épargnerait les habitans d'une commune s'ils voulaient se rassembler sans crainte, les faisait cerner et égorger jusqu'au dernier. On ne saurait croire comment, à chaque instant, on manquait de foi à ces malheureux paysans.

Tel était devenu le théâtre de la guerre. M. de Charette y acquit une gloire incontestable: la ténacité de ses résolutions, la constance inébranlable qu'il conservait dans une situation presque désespérée, son esprit de ressource, incapable de découragement, font de lui un homme bien remarquable. Il avait un mélange de vertus et de défauts qui le rendaient éminemment propre à la situation, et en taisaient un vrai chef de guerre civile. Il n'avait peut-être pas une de ces âmes pures et chevaleresques dont la mémoire pénètre à la fois d'attendrissement et d'admiration; mais l'imagination est subjuguée en songeant à ces caractères, tout composés de force, sur lesquels aucun sentiment ne peut avoir de prise, qui vont à leur but sans que rien les arrête, qu'une sorte d'insouciance soldatesque rend inaccessibles à l'abattement, aussi insensibles à leurs propres souffrances qu'à celles d'autrui. M. de Charette était d'une fermeté d'ame inaltérable. Au plus fort de la détresse, quand tout semblait perdu sans ressource, on le voyait, le sourire sur les lèvres, relever le courage de ceux qui l'entouraient, les mener au combat, les pousser sur l'ennemi, et les maintenir devant lui jusqu'à la dernière extrémité. On n'oubliera jamais que ce général, blessé, poursuivi d'asile en asile, n'ayant pas douze compagnons avec lui, a inspiré encore assez de crainte aux républicains, pour qu'on lui ait fait offrir un million et le libre passage en Angleterre, et qu'il a préféré combattre jusqu'au jour où il a été saisi pour être traîné au supplice.

Stofflet avait quelques qualités du même genre; peut-être même avait-il plus de talens militaires: mais il était dur et brutal dans sa manière de commander. Cependant il était facile de le gouverner: le curé de Saint-Laud s'était emparé entièrement de son esprit, et avait fini par dicter toutes ses démarches et toutes ses paroles. C'est à l'état-major de Stofflet, dont il était l'absolu dominateur, que l'abbé Bernier a acquis la réputation d'ambition, d'égoïsme et de vanité, qu'il a laissée dans la Vendée. Pour parvenir à cette position, pour arriver au pouvoir et à la renommée, il avait montré un esprit, une prudence et des talens qui l'abandonnèrent dès qu'ayant atteint son but, il ne fut plus obligé de soigner sa conduite. Tout le monde sait avec quel courage inébranlable MM. de Charette et Stofflet ont subi leur supplice.

Beaucoup d'officiers se distinguèrent dans les trois armées, et il s'y passa de fort beaux faits d'armes, qui furent peu connus, parce que cette guerre n'avait aucun grand résultat. Pierre Cathelineau, qui avait formé un rassemblement après le passage de la Loire, se montra digne de son nom, et périt glorieusement. Deux autres frères, quatre beaux-frères et seize cousins-germains du général Cathelineau, sont morts les armes à la main. Ce général a laissé un fils que le roi a nommé porte-drapeau dans un régiment de sa garde, et quatre filles dont l'une a épousé Lunel, paysan si fameux par sa bravoure.

La santé de ma mère nous retint deux jours à Nantes. Le peu de personnes qui me virent et qui ne me connaissaient point auparavant, furent bien surprises. On avait fait aux dames vendéennes, et surtout à moi, une telle réputation militaire, qu'on se figurait madame de Lescure comme une femme grande et forte, qui s'était battue à coups de sabre, et qui ne craignait rien. J'étais obligée de désavouer tous mes hauts faits, et de raconter tout bonnement combien le moindre danger me trouvait faible et effrayée.

Nous nous hâtâmes de partir pour le Médoc: il fallait un passe-port. M. Mac-Curtin me donna un ordre des représentans, qui enjoignait à la municipalité de donner des passe-ports à Victoire Salgues et à Marie Citran. J'avais pensé qu'il valait mieux, sur la route, cacher nos noms. Je me rendis à la municipalité, toujours vêtue en paysanne: beaucoup de personnes attendaient, et, en les expédiant, on les rudoyait désagréablement. Une religieuse était avant moi; la municipalité, qui, comme les représentans, ménageait beaucoup ceux qu'on égorgeait quelque temps auparavant, traita fort bien cette religieuse: cela m'encouragea. Je m'avançai, et ce fut encore plus fort. Au nom d'amnistiée, tout le monde se leva, me fit des révérences, m'appela madame; on me fit mille politesses, même des offres de service; et ce bon accueil n'était pourtant que pour la pauvre Victoire, à qui son titre de Vendéenne valait tout cela. Tandis qu'on venait de traiter si brusquement de bons républicains que l'on tutoyait, on me parlait toujours à la troisième personne.

Nous partîmes avec nos femmes dans une voiture que nous achetâmes: nous emmenions Mademoiselle de Concise dont la mère avait péri à Nantes, et qui ne savait en ce moment que devenir. Tous nos paquets étaient renfermés dans deux petits paniers: ce qui étonnait beaucoup les postillons. Avant Ancenis, je m'arrêtai pour aller voir les gens à qui j'avais confié ma fille aînée: je voulais toujours douter de sa mort; je m'imaginais que c'était peut-être pour la mieux cacher qu'ils avaient dit qu'elle avait péri; j'en étais si persuadée, que je leur offris imprudemment trois mille francs comptant et douze cents francs de pension s'ils me rendaient ma fille: ils auraient pu supposer un autre enfant; mais ils me répétèrent, en fondant en larmes, qu'elle était morte, et qu'avec elle ils avaient perdu leur fortune; ils eurent même la probité de vouloir me rendre l'argent que je leur avais laissé en la cachant.