A Ancenis, comme les Chouans se montraient souvent en force sur la route d'Angers, le district ne voulut pas nous laisser aller plus loin sans escorte; et il y avait cependant des postes républicains toutes les demi-lieues. Nous n'osâmes point dire que nous n'avions nulle peur des brigands; nous fûmes deux jours à attendre l'arrivée d'un aide-de-camp du général Canclaux, qui devait passer, parce qu'on voulait faire un seul convoi: il sut qui nous étions, et eut alors la politesse de faire passer notre voiture la première; pensant, j'imagine, que nous le défendrions mieux contre les Chouans, que les seize hussards qui nous escortaient.

Ainsi nous étions défendues par les bleus contre les brigands. Cette bizarrerie m'affligeait; mais, après Angers, il n'y eut plus besoin d'escorte. Nous continuâmes notre route pour Bordeaux, sans autres obstacles que ceux d'une saison très-rigoureuse; nous vîmes sur la route beaucoup de misère et de famine; nous fûmes arrêtées onze jours par les glaces au passage de Saint-André-de-Cubzac; enfin nous arrivâmes à Bordeaux le 8 février. Mon oncle de Courcy avait été dangereusement et long-temps malade, et cette circonstance l'avait préservé de la persécution. Citran n'était pas vendu.

Tous nos amis, au milieu du plaisir de nous revoir, en éprouvaient une sorte de frayeur; ils ne pouvaient croire à l'amnistie, dont on ignorait les détails à Bordeaux; chacun s'empressait autour de nous, et nous regardait, comme des personnes extraordinaires. Nous allâmes au département pour faire enregistrer notre amnistie; nous étions toujours vêtues en paysannes. On nous reçut froidement, mais honnêtement. Le commissaire du département voulut nous faire une petite exhortation, et dit qu'on devait compter sur notre repentir. Je me sentis offensée de cette phrase; je rougis, et le regardai d'une façon qui inquiéta mes amis; mais il n'en arriva rien. Nous rentrâmes tranquillement à Citran.

Je perdis ma petite fille au moment où l'on venait de la sevrer, à seize mois, et lorsque j'espérais la revoir. Les lois nouvelles me faisaient son héritière, et me donnaient tous les biens de M. de Lescure; telles avaient été aussi ses intentions; il les avait consignées dans un testament; sans cela, j'aurais laissé des collatéraux fort éloignés se partager une succession qui ne leur était pas destinée.

Lorsque la crise du 18 fructidor arriva, on s'aperçut que j'étais sur la liste des émigrés, et il me fallut sortir de France, sous peine de mort, comme les autres émigrés non rayés. Il était cependant bien clair que je n'avais pas quitté la France! Je m'en allai en Espagne avec M. de Courcy, inscrit aussi sur la liste: ma mère ne s'y trouvait pas. Je passai huit mois sur la frontière d'Espagne; je trouvai, dans les habitans de ce pays, des sentimens nobles et élevés, qui m'y attachèrent sincèrement; depuis, je n'ai point été surprise de leur héroïque résistance contre Bonaparte.

Cependant ma mère obtint que je serais rappelée: elle avait représenté que mon exil était une violation de l'amnistie et de la paix signée avec les Vendéens, qui déclaraient non émigrés tous ceux qui avaient pris part à la guerre. Quelques protections firent écouter cette juste réclamation. Ma mère obtint qu'on enverrait au département de la Gironde la lettre que le ministre avait adressée secrètement, le 18 fructidor, aux départemens de l'ouest, pour faire rester en France les amnistiés; cette lettre avait été ignorée à Bordeaux: ainsi, je suis la seule vendéenne qui ait été obligée de sortir; je revins, même sans être mise en surveillance, car on reconnaissait que j'avais été mal à propos exilée. Ensuite le département de la Gironde me raya de la liste des émigrés. Il fallait que cette décision fût confirmée à Paris; il paraissait qu'elle le serait sans difficulté: mais des ennemis inconnus, ou de zélés républicains, dérobèrent dans les bureaux la moitié des pièces, et je fus maintenue sur la liste. Aussitôt je reçus un nouvel ordre de sortir de France dans le délai de vingt jours, sous peine d'être fusillée: tous mes biens furent mis en vente. Je retournai chez les bons Espagnols qui m'avaient déjà donné asile; j'y passai dix mois, et c'est là que j'ai commencé à écrire ces Mémoires. Je revins en France au mois de mai; toutes les choses avaient changé de face depuis le 18 brumaire.

Je retrouvai, contre toute attente, les biens que j'avais laissés en partant. Beaucoup avaient été vendus pendant la guerre de la Vendée; mais ce qui me restait ne le fut pas pendant mon exil. En Poitou, la mémoire de M. de Lescure m'avait protégée; des personnes que je ne connaissais pas, qui n'avaient pas les mêmes opinions que moi, mirent par reconnaissance pour lui, à mon insu, une chaleur et un dévouement extrêmes pour me conserver les biens qu'il était ordonné de vendre. En Gascogne, je dus tout à MM. Duchâtel, Deynaut, Magnan, et Descressonière.

Ma mère me pressait de me remarier. J'avais toujours pensé que je ne devais vivre que pour regretter ceux que j'avais perdus, et qu'après tant de malheurs, c'était là mon devoir; j'avais souvent projeté de fonder quelque hospice et de consacrer ma fortune et mes soins à secourir les pauvres blesses vendéens qui avaient combattu près de moi, et dont j'avais partagé la misère. Mais le monde réduit de tels desseins à n'être que des rêves de l'imagination; dans notre siècle, on les traite de folie et d'exaltation: je finis par écouter les conseils de ma mère. Cependant je regrettais de perdre un nom qui m'était si cher et si glorieux; je ne voulais pas renoncer à tous les souvenirs de la Vendée, pour recommencer une nouvelle existence. Il y a des circonstances auxquelles la vie entière doit toujours se rattacher.

Ainsi je ne pus songer à obéir à ma mère, que lorsque j'eus vu en Poitou M. Louis de La Rochejaquelein, frère de Henri. Il me sembla qu'en l'épousant, c'était m'attacher encore plus à la Vendée, unir deux noms qui ne devaient point se séparer, et que j'étais loin d'offenser la mémoire de celui que j'avais tant aimé. J'épousai M. Louis de La Rochejaquelein le 1er mars 1802.

FIN DES MÉMOIRES.