SUPPLÉMENT.
Lorsque j'écrivais ces Mémoires, qui vous étaient destinés, mes chers enfans, nous vivions à la campagne, évitant avec soin l'éclat et le bruit, ne venant jamais à Paris, conservant nos opinions, nos sentimens, et surtout l'espérance que Dieu nous rendrait un jour notre légitime souverain. M. de La Rochejaquelein se livrait à l'agriculture et à la chasse. Cette vie paisible et obscure ne pouvait nous dérober à l'action inquiète d'un gouvernement qui ne se contentait pas de notre soumission, et semblait s'irriter de ne pas avoir nos hommages et nos services.
Nous vivions en butte à une tyrannie qui ne nous laissait ni calme ni bonheur: tantôt on plaçait un espion parmi nos domestiques; tantôt on exilait loin de leur demeure quelques-uns de nos parens, en leur reprochant une charité qui leur attirait trop l'affection de leurs voisins; tantôt mon mari était obligé d'aller rendre compte de sa conduite à Paris; tantôt une partie de chasse était représentée comme une réunion de Vendéens; quelquefois on nous blâmait d'aller en Poitou, parce qu'on trouvait que notre influence y était trop dangereuse; d'autres fois on nous reprochait de ne pas y habiter, et de ne pas employer cette influence au profit de la conscription. Les gens en place croyaient se faire un mérite en nous inquiétant de mille manières. On voulait, soit par promesses, soit par menaces, attacher par quelque emploi notre famille au gouvernement. En 1805, on vint offrir à M. de La Rochejaquelein une place à la cour, en lui disant de se mettre à prix; on alla jusqu'à lui promettre qu'il n'en exercerait pas les fonctions. On finit par employer, mais inutilement, les menaces. La considération attachée à des opinions fidèles et pures, et à une position indépendante, fatiguait le gouvernement: aussi notre existence était sans cesse troublée.
Ce fut dans ce temps, à peu près, que nous fîmes connaissance avec M. de
Barante, alors sous-préfet de Bressuire.
Les souvenirs de la guerre de la Vendée lui avaient inspiré une grande admiration; il s'était fort attaché au caractère simple et loyal des habitans de ce pays; il montra franchement de l'estime pour notre constance dans nos sentimens; une confiance parfaite s'établit entre lui et nous. Autant qu'il fut en lui, il tâcha de rendre notre situation moins pénible; il disait hautement qu'il était hors de la justice et de la dignité d'exiger de nous autre chose que l'obéissance aux lois établies. Il savait que M. de La Rochejaquelein avait trop d'honneur et de raison pour exciter des troubles et faire répandre le sang inutilement, et qu'il n'entreprendrait rien, à moins que ce ne fût avec l'espérance de sauver son pays.
En 1809, la persécution devint plus avouée et plus directe; on voulut forcer M. de La Rochejaquelein à entrer dans l'armée comme adjudant-commandant, avec le grade de colonel. On savait qu'il avait fait, comme capitaine de grenadiers, cinq campagnes contre les nègres de Saint-Domingue. La lettre du ministre était aussi pressante que polie; il disait à M. de La Rochejaquelein que son frère s'étant illustré dans les armes, il devait désirer de suivre la même carrière. Il refusa: sa santé, cinq enfans que nous avions déjà, étaient des motifs à alléguer, mais que l'on n'eût peut-être pas admis sans le zèle et les bons offices de M. de Monbadon, notre parent.
Mon beau-frère, Auguste de La Rochejaquelein, fut aussi invité à prendre du service, en même temps que MM. de Talmont, de Castries, et d'autres jeunes gens marquans; il alla à Paris et refusa. Dès qu'on vit qu'il avait des objections à faire, au lieu de les écouter, on le fit arrêter; il ne céda pas encore, demanda de quoi il était coupable, et ne voulut point comprendre pourquoi on le mettait en prison; de sorte qu'après plus de deux mois, il força du moins le ministre de s'expliquer sans détour, et de lui signifier qu'il serait prisonnier tant qu'il ne serait pas sous-lieutenant. On le plaça dans un régiment de carabiniers: il y passa trois ans. A la bataille de la Moskwa, il fut couvert de blessures, fait prisonnier et conduit à Saratow; il y fut bien traité, et son sort fut tout-à-fait adouci à la recommandation du roi qui eut l'extrême bonté de faire écrire en sa faveur.
Vers la fin de 1811, ma santé et le désir de revoir nos parens, nous conduisirent, ma mère et moi, à Paris, où je n'étais pas venue depuis 1792. M. de La Rochejaquelein vint m'y joindre. L'expédition de Russie était alors décidée. Les personnes qui, comme nous, étaient restées invariablement attachées à la maison de Bourbon, ne voyaient jamais Bonaparte entreprendre une guerre, sans concevoir une secrète espérance que quelqu'une des chances qu'il bravait avec tant de folie, le renverserait. Cette fois surtout, le caractère gigantesque et extravagant de cette expédition, la distance des armées, la nature du pays où elles allaient combattre, et l'inutilité, si claire pour les yeux les plus fascinés, d'une entreprise ainsi conçue, donnaient l'idée qu'il courait vers la fin de sa prospérité. Nous nous entretînmes de cet espoir avec ceux qui partageaient nos sentimens. M. de La Rochejaquelein vit et rechercha les hommes les plus marquans par leur nom et leur constance, entre autres MM. de Polignac, malgré la surveillance de leur prison.
Nous revînmes en Poitou, et de-là en Médoc, où nous passâmes l'hiver de 1813. Les désastres de Russie, la destruction de l'armée, les mesures qu'il fallait prendre pour réparer ces pertes, les levées multipliées, les sacrifices de toute espèce que le gouvernement imposait, l'odieuse formation des régimens de gardes-d'honneur, tout semblait devoir précipiter le dénoûment et amener une révolution à laquelle il fallait se préparer.
Ce fut au mois de mars de la même année, que M. Latour arriva à Bordeaux, portant les ordres du roi. Avant de parler de sa mission, il est nécessaire de rendre compte de ce qui s'était passé dans cette ville depuis 1795. Le parti royaliste y avait toujours été nombreux; les jeunes gens y étaient zélés et entreprenans, la masse du peuple excellente; les émigrés que l'on y emprisonnait avaient souvent été délivrés par adresse ou à main armée; une multitude de réquisitionnaires y avaient trouvé un asile; les prisonniers espagnols y avaient reçu l'accueil le plus favorable; mille autres circonstances avaient assez prouvé quelle était l'opinion des Bordelais: mais, outre cela, l'élite des royalistes était secrètement formée en compagnies armées, la plupart composées d'artisans qui n'ont jamais reçu aucune paie. La discrétion de tant de personnes est encore plus remarquable que leur fidélité. Je vais expliquer l'origine de cette organisation.