L'époque qui a suivi la seconde guerre de la Vendée, c'est-à-dire 1796, est celle où les royalistes ont eu le plus d'espérances et concerté le plus d'entreprises. Le directoire n'avait, pour ainsi dire, aucune puissance; on jouissait d'une grande liberté, et jamais les opinions n'ont eu un cours aussi peu contraint. Le roi avait des intelligences dans presque toutes les provinces; partout il y avait une sorte d'organisation, à peine secrète, du parti royaliste. Des commissaires nommés par le roi, alors à Véronne, travaillaient à servir sa cause: c'était M. Dupont-Constant qui était commissaire à Bordeaux; il présidait un conseil nombreux; ses principaux agens étaient MM. Archbold, Dupouy, Cosse, Estebenet, etc.
Quelques mois auparavant (après la seconde guerre de la Vendée), MM. Forestier et de Céris vinrent passer quelques jours à Bordeaux: ces messieurs se rendaient à Baréges pour leur santé. Nous ne connaissions pas ce dernier, parce qu'étant émigré, il n'était arrivé dans la Vendée qu'en 1794. M. de Céris revint, de la part de M. de Forestier, nous dire qu'ils avaient résolu de passer en Espagne et en Angleterre; il demanda à ma mère des lettres de recommandation; elle lui en donna de fort pressantes pour M. le duc d'Havré, son ami intime, et pour mon oncle le duc de Lorge. Elle n'avait pas l'idée que MM. Forestier et de Céris travaillassent à l'exécution de quelque entreprise; peut-être qu'eux-mêmes n'avaient pas de pensées bien arrêtées à cet égard. L'accueil flatteur qu'ils reçurent, les entretiens qu'on eut avec eux, l'état de la France, qui semblait de plus en plus présenter des chances favorables, redoublèrent leur zèle. Au mois de mai 1797, ils revinrent, apportant à ma mère une lettre de la main de MONSIEUR, qui la chargeait de réunir le parti du roi à Bordeaux. Il y avait des instructions du duc d'Havré, et aussi du prince de la Paix. Elle vit bien que MM. Forestier et de Céris avaient tout exagéré dans leur discours, et présenté les choses sous un aspect beaucoup trop favorable; cependant elle regarda comme un devoir sacré de répondre à la confiance dont les princes l'honoraient. Elle confia le tout à M. Dudon, ancien procureur-général, et à son fils; elle conféra avec eux de ce qu'il y avait à faire. Ce digne magistrat, malgré son grand âge, était plein d'énergie; il découvrit tout de suite que M. Dupont-Constant était commissaire du roi, et ces messieurs formèrent un conseil secret, composé seulement de MM. Dupont-Constant, Dudon, Deynaut, et de l'abbé Jagault, ancien secrétaire du conseil supérieur de la Vendée. On jugea qu'il importait, avant tout, d'éclairer les princes sur la véritable situation de la France, qu'on leur avait présentée d'une manière trop flatteuse et inexacte.
M. Jagault partit pour Edimbourg; il rédigea et remit à MONSIEUR un
Mémoire où il exposait la vérité.
La journée du 18 fructidor vint bientôt confirmer ses sincères observations: les espérances des royalistes furent détruites, et leurs projets renversés par cet événement.
Quand, un an après, le gouvernement du directoire commença à être ébranlé; quand les Autrichiens et les Russes obtinrent en Italie de grands succès, que tout sembla présager un changement en France, on reprit avec plus d'ardeur le dessein d'agir. Ma mère avait gagné depuis long-temps au parti du roi M. Papin, négociant. Ce jeune homme était parti, quelques années auparavant, à la tête des volontaires de Bordeaux; il avait fait la guerre d'Espagne avec une grande distinction, avait obtenu le grade de général de brigade sur le champ de bataille; il avait aimé la révolution, et c'était dans cette disposition qu'il était parti pour les armées. A son retour, apprenant quels excès s'étaient commis en son absence, il ne voulut point être mêlé aux hommes qui s'en étaient rendus coupables, et se plaignit à M. Deynaut de ce qu'on avait voulu le mettre sur la liste d'un club de jacobins.
Ma mère voulut connaître M. Papin; elle exalta en lui l'horreur qu'il avait conçue pour la révolution, et parvint à vaincre l'hésitation qui l'empêchait de se ranger dans un autre parti, en lui disant qu'il n'y avait de honte qu'à rester fidèle à une mauvaise cause.
Ma mère le présenta à MM. Dudon et Dupont, arec une confiance qu'il méritait bien. Il les voyait rarement; M. Queyriaux était l'intermédiaire entre eux et lui. Ces messieurs l'ayant nommé général, pour le roi, de tout le département, il s'occupa aussitôt à former un corps qui s'intitula Garde royale, qui, depuis, n'a cessé d'exister. M. Papin fut surtout secondé par MM. de Maillan, Sabès, Labarte, Gautier, Latour-Olanier, Roger, Aquart, Marmajour, Rollac, Dumas, Delpech, etc.
Jamais on ne s'était cru si près du succès: la loi des otages avait allumé la troisième guerre de la Vendée, renouvelé et étendu celle des chouans; à Bordeaux, on en vint aux mains; les jacobins, aidés par un régiment, attaquèrent ouvertement les jeunes gens.
M. Eugène de Saluces fut grièvement blessé, et mis en prison avec plus de quarante autres, qui sortirent successivement; mais il y resta quatre mois avec un brave menuisier nommé Louis Hagry, homme d'un zèle extraordinaire. Ceci se passa pendant l'été de 1799: nous étions alors en Espagne où ma mère avait eu la permission de m'accompagner dans mon second exil, et de passer quelque temps avec moi. Nous rencontrâmes à Oyarsun M. Richer-Serisy, que son esprit et son zèle avaient rendu fort célèbre à cette époque. Après avoir long-temps conféré avec ma mère, il partit pour Madrid avec M. Alexandre de Saluces; il voulait essayer si l'on pourrait décider la cour d'Espagne à prendre les armes pour la maison de Bourbon, et à seconder les efforts victorieux des Autrichiens et des Russes.
Le retour du général Bonaparte, le 18 brumaire, et enfin la bataille de Marengo, arrêtèrent encore une fois les projets des royalistes; tout fut suspendu, hormis les désirs et les liens mutuels qui existaient parmi les nombreux serviteurs du roi.