[Note 26: La Vendée insurgée étant composée de parties de quatre départemens, il y eut dans chacune des adoucissemens de différens genres.]

[Note 27: Dans le département des Deux-Sèvres, c'était Guyot, paysan de Gourlay, qui les commandait.]

Cependant M. de La Rochejaquelein revenait sans cesse au dessein d'aller se jeter parmi les braves Vendéens: mais c'était se précipiter dans un péril certain; il y était plus exactement recherché qu'à Bordeaux; il ne pouvait entreprendre de suivre les grandes routes où il était trop connu; les chemins de traverse, cette année, étaient devenus impraticables par des débordemens extraordinaires. Enfin nous le fîmes, à grand'peine, consentir à ne se décider qu'après que M. Jagault aurait fait une tournée dans l'ouest, pour s'assurer de la position des choses et lui préparer les moyens d'arriver dans la Vendée. Il partit le 26 janvier; il devait parcourir la Saintonge, prévenir M. de Beaucorps, mon beau-frère, conférer avec M. de la Ville de Beaugé, chercher à communiquer avec les anciens chefs, se rendre à Paris, se concerter avec M. de Duras et mes cousins de Lorge, tout mettre d'accord pour un plan vaste et général, et finir par Nantes où il aurait confié le tout à M. de Barante.

C'étaient précisément ces mêmes provinces et ce même ensemble d'insurrection, que MONSIEUR avait indiqués quinze ans auparavant, lorsqu'il avait donné des instructions à M. Jagault.

Arrivé à Thouars, il écrivit, le 5 février, qu'il était impossible à M. de La Rochejaquelein de pénétrer sur-le-champ dans la Vendée, et d'y rien commencer d'important; qu'il allait continuer sa route vers Paris, et qu'à son retour il espérait que tout serait mieux disposé pour l'entreprise. De tels délais ne pouvaient s'accorder avec l'impatience de mon mari.

Depuis quelque temps, la nouvelle de l'arrivée de monseigneur le duc d'Angoulême à l'armée anglaise s'était répandue; et, dans les derniers jours, ce bruit s'étant accrédité, M. de La Rochejaquelein se décida sur-le-champ à se rendre auprès de lui pour recevoir ses ordres et lui rendre compte de ce qui se passait. M. Armand d'Armailhac était venu, trois jours auparavant, lui offrir un bâtiment qui partait pour Saint-Sébastien. Il quitta Citran pour se concerter avec MM. Taffard et de Gombauld.

En rentrant à Bordeaux, M. de La Rochejaquelein pria M. de Mondenard de dire à M. Lynch, revenu depuis deux jours de Paris, qu'il souhaitait lui témoigner sa reconnaissance et lui ouvrir son coeur. Celui-ci vint le trouver. M. de La Rochejaquelein lui dit qu'il croyait ne pouvoir mieux reconnaître le service si grand qu'il en avait reçu, qu'en lui apprenant ce qui avait été préparé à Bordeaux en son absence, les secrets des royalistes, et son départ pour Saint-Jean-de-Luz. M. Lynch, saisi de joie et de surprise, lui dit sans hésiter: «Assurez monseigneur le duc d'Angoulême de tout mon dévouement; dites-lui que je serai le premier à crier vive le roi, et à lui rendre les clefs de la ville.» M. Lynch étant à Paris, et prévoyant la chute de Bonaparte, avait trouvé un prétexte pour entrer dans la maison de santé où étaient détenus MM. de Polignac; et, après une longue conférence, leur avait donné sa parole d'honneur, que si Bordeaux se soulevait un jour pour le roi, il prendrait le premier la cocarde blanche. Ces messieurs lui recommandèrent de s'entendre avec MM. de La Rochejaquelein et de Gombauld, avec lesquels ils avaient eu des relations depuis long-temps. M. de Gombauld avait déjà prévenu M. le comte Maxime de Puységur, adjoint municipal, tout dévoué au roi.

C'était sur un bâtiment commandé par le capitaine Moreau, qui avait une licence pour l'Espagne, que M. d'Armailhac avait préparé le passage de M. de La Rochejaquelein; mais il était bien difficile d'arriver jusqu'à ce bâtiment. Outre toutes les visites qu'il devait subir avant de sortir de la rivière, des douaniers devaient monter à bord, y rester jusqu'à quatre lieues en mer, et revenir dans un canot.

Je venais de recevoir de M. le sénateur Boissy-d'Anglas, commissaire extraordinaire dans la douzième division, une lettre très-rassurante sur la persécution que nous éprouvions; M. de La Rochejaquelein l'emporta, pour prouver à monseigneur que ce n'était pas la nécessité de fuir qui l'amenait à ses pieds; il nous quitta le 15 février au soir; je n'eus de force que pour demander à Dieu le dernier sacrifice que nous pouvions faire au roi.

M. de La Rochejaquelein et M. François Queyriaux, qui voulut absolument courir les mêmes périls, s'embarquèrent, la nuit du 17, dans la chaloupe de Taudin, pilote côtier de Royan, pour aller joindre le bâtiment du capitaine Moreau; ils se couchèrent dans la tille sans pouvoir changer de position durant quarante-deux heures. On réussit à passer devant le Régulus, vaisseau stationnaire, qui visitait la moindre embarcation. Une tempête affreuse se déclara, et fit courir les plus grands dangers à la barque. Le bâtiment du capitaine Moreau perdit son ancre; on crut un instant qu'il serait forcé de retourner à Bordeaux: on trouva une ancre à Royan. Pendant ce retard, la chaloupe de Taudin était mouillée au milieu de tous les bateaux de ce port, et mille hasards pouvaient, à chaque minute, trahir les deux fugitifs. Le capitaine Moreau mit en mer; il fallait un prétexte pour aller le joindre: Taudin s'avise de demander à un de ses fils, à haute voix et devant tous ceux qui étaient sur le quai, s'il a remis à Moreau les pains qu'il devait lui donner: le fils répond que non; le père s'emporte, lui reproche son oubli; sa colère éloigne toute méfiance; il va chercher les pains dans sa maison à Royan, et en même temps il confie son secret au pilote qui allait rechercher les douaniers; ils conviennent tous deux qu'ils aborderont au même instant le vaisseau par le travers, Taudin du côté de la mer, l'autre du côté de la terre; ainsi, tandis que les douaniers descendent dans la chaloupe, MM. de La Rochejaquelein et Queyriaux se glissent à plat ventre dans le bâtiment, par le bord opposé.