La traversée fut rapide; en vingt-deux heures on arriva devant le port du Passage. Une violente tempête venait de s'élever; elle fit périr, quelques heures après, plusieurs navires à la vue de terre; cependant M. Moreau parvint à aborder. M. de La Rochejaquelein et son compagnon trouvèrent à Renteria lord Dalhousie, et lui confièrent le motif de leur voyage; il les accueillit avec empressement, leur fit les offres les plus obligeantes, les pressa même d'accepter de l'argent. M. de La Rochejaquelein ne lui demanda qu'à être conduit vers monseigneur le duc d'Angoulême qui était à Saint-Jean-de-Luz. Dans ce moment, lord Dalhousie n'avait point là de chevaux; il donna deux soldats pour guides à ces messieurs qui marchèrent toute la nuit. Ils se rendirent chez le prince: il était arrivé depuis quinze jours seulement, sous le nom de comte de Pradelles, accompagné du comte Etienne de Damas. Lord Wellington lui avait rendu ses hommages. Le maire de Saint-Jean-de-Luz, les habitans de quelques petites paroisses voisines, étaient, jusqu'alors, les seuls Français qui lui eussent secrètement fait connaître leurs sentimens et leurs voeux. Sitôt qu'il sut les plans de Bordeaux, la situation de la Vendée et l'opinion générale, son coeur se rouvrit à l'espérance, et il déclara que rien ne lui ferait quitter le sol de cette France où il retrouvait encore des sujets fidèles, et qu'il y périrait plutôt que de jamais se séparer d'eux. Il apprit à ces messieurs que MONSIEUR était en Suisse, monseigneur le duc de Berry à l'île de Jersey, et qu'ils cherchaient, comme lui, à se jeter en France.
M. le duc de Guiche fut chargé de conduire les voyageurs au quartier-général de lord Wellington, alors à Garitz. Cet illustre général les reçut fort bien; il avait, dès le premier instant, montré un grand attachement à la cause de la maison de Bourbon; mais lorsque les alliés et l'Angleterre consentaient ou semblaient consentir encore à négocier avec Bonaparte, lord Wellington ne pouvait pas se porter à une démarche éclatante en faveur de nos princes; d'ailleurs, il tombait dans l'erreur commune aux étrangers, et ne croyait pas les esprits en France aussi bien disposés qu'ils l'étaient: il avait devant lui un général habile et l'armée française à combattre; tout devait se rapporter à ce but. Telles étaient les objections que M. de La Rochejaquelein avait à vaincre; quoique présentées avec de grands égards pour nos princes, et même avec regret, elles n'étaient ni moins fortes ni moins raisonnables. M. de La Rochejaquelein demanda d'abord l'occupation de Bordeaux, promettant que la ville se déclarerait pour le roi; puis, afin d'opérer en même temps une puissante diversion qui préservât Bordeaux, il insista pour obtenir un ou deux bâtimens et quelques centaines d'hommes seulement, pour débarquer de nuit sur les côtes du Poitou, l'escorter à deux lieues dans les terres, et l'y laisser; qu'ils se retireraient pour se rembarquer tout de suite et attirer sur eux l'attention des troupes, pendant qu'il poursuivrait sa route. Lord Wellington lui dit positivement qu'il ne pouvait disposer d'aucune troupe pour une expédition que son gouvernement ne lui avait pas désignée. M. de La Rochejaquelein fut donc obligé de renoncer, pour le moment, à se rendre dans la Vendée, dont toutes les côtes étaient gardées avec la plus scrupuleuse exactitude par les douaniers.
Lord Wellington se décida à marcher en avant. M. de La Rochejaquelein le suivit le lendemain au passage du Gave d'Oléron; il retourna ensuite auprès de monseigneur; il y arriva en même temps que MM. Okeli et de Beausset, députés de Toulouse, qui venaient offrir au prince les voeux et les services de cette ville. On apprit au même moment la fameuse bataille d'Orthez. Monseigneur partit pour le quartier-général; M. de La Rochejaquelein le suivit, et M. Queyriaux prit le chemin de Bordeaux pour aller instruire le conseil[28] du succès de leur voyage, et porter la proclamation du prince; il fit sa route au milieu des conscrits et des habitans que la bataille d'Orthez, avait mis en fuite.
[Note 28: Le conseil royal était composé de MM. Taffard, Lynch, de
Gombauld, de Budos, Alexandre de Saluces, de Pommiers, Queyriaux aîné et
Luetkens.]
Il arriva le soir. M. Bontemps-Dubarry était parti le matin, envoyé par M. Taffard, sous prétexte de commerce, pour avertir lord Wellington que la ville de Bordeaux était sans défense, que l'on désirait vivement la présence de monseigneur le duc d'Angoulême. Ce rapport acheva de décider lord Wellington; il ordonna au maréchal Beresford de se diriger, avec trois divisions, sur Bordeaux. M. Bontemps revint sur-le-champ rendre compte de sa mission; il courut de grands risques de Saint-Sever à Bordeaux, et ne s'en tira que par beaucoup de courage et de sang-froid. Le lendemain de son départ, l'armée anglaise se mit en marche, et M. de La Rochejaquelein, qui partait avec l'avant-garde, alla prendre les derniers ordres de S.A.R.: monseigneur lui dit que lord Wellington, qu'il venait de quitter, était toujours persuadé que Bordeaux n'oserait pas se déclarer. Alors M. de La Rochejaquelein affirma que Bordeaux ferait le mouvement; qu'il en répondait sur sa tête; qu'il lui demandait seulement la permission de précéder les Anglais de trente-six heures. «Vous êtes donc bien sûr de votre fait?—Autant qu'on peut l'être d'une chose humaine.» Monseigneur reprit vivement: «J'ai confiance en vous; partez.»
M. de La Rochejaquelein se tint avec les troupes légères jusqu'à Langon d'où il alla chez M. Alexandre de Saluces, à Preignac; de-là, M. de Valens[29] lui servit de guide pour entrer dans la ville, à travers des détachemens de troupes françaises et de gendarmerie, et il arriva à Bordeaux, le 10 mars, à dix heures du soir. Il apprit que le conseil venait d'envoyer prier le maréchal Beresford de retarder son mouvement, afin qu'on eût le temps de mieux préparer les esprits, de prendre des mesures, de réunir les royalistes des environs à ceux de la ville, etc. M. de La Rochejaquelein représenta vivement l'inconvénient de ce délai; qu'il ne fallait pas laisser le temps de la réflexion aux esprits timides; qu'on devait profiter de l'élan des royalistes; que c'était par un mouvement spontané que l'opinion de la ville se manifesterait. On revint à son avis, et successivement MM. Luetkens, François Queyriaux, Valens, d'Estienne et de Canolle, furent envoyés à la rencontre du prince et des Anglais, pour les supplier de hâter leur marche.
[Note 29: Aujourd'hui garde-du-corps de la compagnie du duc de
Luxembourg.]
Pendant ce temps, toutes les autorités supérieures avaient quitté Bordeaux, ainsi que le peu de troupes qui y étaient. Cette ville n'avait aucune défense du côté des landes. Le gouvernement avait cependant envoyé M. Auguste Baron pour fortifier la rivière de Leyre; mais, tout dévoué au roi, il ne s'occupa qu'à rejoindre Monseigneur le duc d'Angoulême.
Enfin le 12, à huit heures du matin, tout fut prêt pour recevoir Monseigneur le duc d'Angoulême; on se réunit à l'hôtel-de-ville. Les hussards anglais commençaient à entrer dans la ville; on craignit qu'arrivant ainsi, avant que les habitans fussent prévenus de ce qui allait se passer, il n'en résultât quelque inconvénient; M. de La Rochejaquelein monta vite à cheval avec M. de Pontac, et se rendit auprès du maréchal Beresford, pour le prier de faire sortir les hussards, afin que le mouvement royaliste fût fait avant l'entrée des Anglais. Il l'obtint, et demeura avec le maréchal. M. de Puységur resta à l'hôtel-de-ville pour y proclamer le roi en même temps qu'il le serait hors des portes.
La garde royale avait eu ordre de se rendre sur la route avec des armes cachées; les chefs suivaient, sans affectation, le cortége de la municipalité. M. Lynch était en voiture; il descendit hors la ville, et dit en substance au maréchal, que s'il entrait à Bordeaux comme vainqueur, il lui laissait prendre les clefs, n'ayant nul moyen de les défendre; mais que si c'était au nom du roi de France et de son allié le roi d'Angleterre, il les lui remettrait avec joie. Le maréchal répondit qu'il avait l'ordre d'occuper et de protéger la ville; qu'elle était libre de prendre le parti qu'elle voudrait. Aussitôt M. Lynch cria vive le roi! et mit la cocarde blanche; toutes les personnes de la garde royale en firent autant: on vit au même instant le drapeau blanc arboré sur le clocher de Saint-Michel par plusieurs royalistes qui l'y avaient apporté la veille et s'y étaient enfermés. Aussitôt on répandit parmi les royalistes et les curieux qui avaient suivi M. Lynch, que Monseigneur le duc d'Angoulême arriverait dans la journée. Alors les cris de vive le roi! furent universels; chacun se faisait des cocardes de papier blanc, et courait dans les rues en annonçant cette nouvelle imprévue. Quand, une heure après, M. le duc de Guiche annonça Monseigneur le duc d'Angoulême, la joie anima tous les cours; et oubliant tout danger, on peut dire que la ville entière sortit avec M. Lynch et son cortège. Presque tout le monde se jetait à genoux; des gens du peuple criaient: «Celui-là est de notre sang!» Tous voulaient toucher ses habits et son cheval; on le porta, pour ainsi dire, dans la cathédrale où l'attendait Monseigneur l'archevêque; il fut pendant quelques momens séparé de sa suite, et pensa être étouffé par la foule.