Il est venu d'autres visiteurs encore.

Vers neuf heures, le général a sonné pour dìner. Je venais justement de me remettre en robe de soie. Mme Marguerite avait la même toilette qu'hier. C'est bien pour ne pas sembler trop Cendrillon à côté d'elle qu'il me faut soigner un peu ma propre mise.

Sont-ils à envier, les amoureux! S'embrassaient-ils assez en se rappelant avec émotion les heures de joie et de douleur vécues ensemble: l'angoisse mortelle qu'elle avait éprouvée, lorsqu'il eut reçu ce terrible coup d'épée, la veille du jour de la dernière Fête Nationale, où ses amis auraient voulu qu'il se rendìt en grand uniforme; les soins dévoués qu'elle lui avait prodigués, alors que Mme Boulanger, loin d'être venue en personne à son chevet, ainsi que les journaux l'avaient prétendu, s'était seulement contentée d'envoyer son médecin; enfin, ce délicieux voyage qu'ils avaient fait ensemble pendant l'été, avec Mlle Marcelle, dont Mme Marguerite parlait comme d'une chère sœur cadette et qu'elle a même appelée «sa fille adoptive, son héritière unique», ce qui lui a valu un regard de reproche du général.

Comme pour traduire en d'autres accents la douce rêverie qui leur remplissait le cœur, elle s'est mise au piano et elle a fait jaillir du clavier une de ces mélodies exquises dont on se bercerait sans fin... Forcée, hélas! de ne jamais perdre de vue le côté terre à terre, je suis descendue avec la crainte que la musique ne fût remarquée dans la salle commune.

Lorsque je suis remontée auprès d'eux, le général m'a demandé des journaux. Je n'ai pu leur en donner que deux ou trois, car la plupart reproduisent l'information de la Gazette d'Auvergne. Le Figaro était de ceux-là: j'ai prétexté que je n'avais pu me le procurer aujourd'hui. Ils m'en ont un peu grondée, puis ils m'ont dit affectueusement bonsoir.


122.—Dimanche 3 février.

J'ai vécu aujourd'hui la journée peut-être la plus mouvementée de ma vie. Depuis la première heure du matin, il m'a fallu lutter pied à pied, sans un instant de relâche, contre les efforts réunis de tous ceux qui voulaient me surprendre et m'arracher mon secret. Il s'est succédé à l'hôtel plus de deux cents personnes.

Mais, procédons par ordre.

Aussitôt levée, j'ai parcouru les journaux du matin, apportés de Clermont.