C'est une scène indescriptible de félicité, de délire, de bonheur surhumain.

Je me retire, complètement étourdie de ce que je viens de voir. La violence de cet amour surpasse tout ce que je pouvais imaginer. Et l'homme qui aime ainsi, c'est Lui, l'idole des foules, c'est le général Boulanger!

Maintenant que j'en ai la certitude, mon cœur se gonfle d'orgueil et de joie. Lui, sous mon toit! Lui, confié à ma garde!

Dois-je lui montrer que je l'ai reconnu, ou faut-il, au contraire, que je fasse celle qui ne sait pas? Dois-je, lorsqu'il sonnera, l'aborder en disant: «Mon général?»

Je discute avec moi-même, et je décide que non. Ils ne me connaissent pas encore, il faut leur laisser le temps de m'accorder leur confiance jusqu'à me révéler ce qu'ils croient être un secret pour moi. Il faut qu'ils se croient ignorés pour être complètement tranquilles et heureux.

Justement, on sonne. Il y a une heure environ que je les ai laissés. Je monte et les trouve debout, étroitement enlacés l'un à l'autre.

«Pouvons-nous dìner?» me demande-t-il par-dessus la blanche épaule de son adorée. Et moi de répondre: «Oui, Monsieur.»

à ces mots, ils s'embrassent comme si ce «Oui, Monsieur», les comblait de joie.

Quand ils sont passés dans la salle à manger, je puis les observer à mon aise. Le général ne porte pas plus que la quarantaine. Les cheveux, châtains clairs et nullement blonds d'or comme sur les images d'Epinal, sont taillés ras en arrière et laissés plus longs en avant. Ils sont très fournis et très fins. Une raie les sépare un peu de côté et les relève légèrement à gauche. La barbe, coupée en pointe, possède une nuance à peine plus claire. L'ensemble de la figure est volontaire et martial. Le torse paraìt plus haut et plus large que ne le comporterait la taille, plutôt moyenne. Le vêtement est très simple: une jaquette bleue sombre et un pantalon à raies. La cravate, adaptée au col rabattu, porte comme épingle un œillet en rubis orné d'un diamant.

Mais, ce qui achève de rendre cette physionomie inoubliable, ce sont les yeux, des yeux d'un bleu intense, profondément enfoncés dans le creux que laisse la proéminence des sourcils,—des yeux toujours grands ouverts et fixes, tantôt pénétrants ainsi que des lames d'acier, tantôt inexpressifs et vides comme s'ils étaient de cristal, tantôt, sous les sourcils froncés, lançant des éclairs, tantôt devenant infiniment caressants dès qu'ils se posent sur Elle.