Et ils ne cessent de se poser sur Elle, pendant qu'il lui parle d'une voix grave, sonore, point du tout cassante comme chez les militaires, et qu'il tamise encore en lui parlant. Le geste est sobre, le jeu de physionomie presque nul, mais le rire est celui d'un jeune homme tout plein du bonheur de vivre.

Tout en m'occupant de les servir, alors qu'ils s'occupent fort peu de manger, j'entends une partie des propos qu'il lui tient: «Ma Marguerite, si tu savais... J'ai tant souffert... loin de toi... Toi aussi? Non, je t'en supplie, ne me le dis pas! Laisse-moi croire que j'ai été seul à souffrir, que toi tu as été épargnée, que tu t'es endormie pour ne te réveiller qu'en ce moment, et que, pendant toute notre séparation, tu n'as fait qu'un seul et beau rêve... Laisse-moi tout ce qui est torture, douleur, chagrin: tu sais que je suis fort... Oui, mais une attente d'une heure encore, et je serais devenu fou! Il aurait peut-être été prudent que je ne sorte qu'une heure plus tard, mais je sentais bouillonner dans mon cerveau une telle chaleur que j'en étais effrayé... J'ai été sur le point de sauter du second étage plutôt que de descendre l'échelle posée contre le mur...»

Pendant qu'il parlait avec une passion inouïe, pendant que ses yeux jetaient des étincelles, Elle, plus calme, un peu maternelle, le grondait doucement: «Georges, Georges, soyez sage... Ne parlez plus de cela... Plus un mot, je vous en prie, de tout ce qui n'est pas notre amour...»

Au dessert, je me suis retirée, sans même leur dire bonsoir.

Les voilà donc au comble du bonheur pendant que j'écris ces lignes, dans ma chambrette située juste au-dessus de leur nid.


19.—Mardi 25 octobre.

Ma mère et ma sœur m'ont demandé ce matin si les voyageurs attendus étaient arrivés et si je les connaissais. J'ai répondu qu'il était venu un monsieur et une dame que je ne connaissais pas.

Les mots qu'il avait dits hier soir à l'homme avec lequel il était venu: «à demain, neuf heures!» me trottaient par la tête. à neuf heures du matin, j'étais sur le qui-vive, près de la porte.

Un pas de cheval approche, un cavalier s'arrête et frappe à la porte avec le manche de sa cravache. Je sors, et j'aperçois un capitaine d'infanterie dans lequel je reconnais le plus jeune des deux messieurs qui avaient dìné ici samedi. Je devine maintenant qu'il était venu, lui aussi, hier au soir, muni d'une fausse barbe, escortant son général pendant que son camarade avait la mission d'accompagner l'adorée...