Arrivée à Granville à 6 heures du matin, j'ai eu le temps de me reposer quelques bonnes heures à l'Hôtel du Nord, de déjeuner et de me rendre à pied au bateau. La traversée s'est effectuée par une après-midi magnifique,—véritable promenade de plaisance où le bateau glissait sans une secousse, sur une mer calme comme un lac bleu.
Le capitaine circulait parmi les passagers, disant à chacun un mot aimable. Il parut me remarquer d'une façon toute particulière, sans doute à cause de ma coiffe—et fut tout particulièrement aimable et galant avec moi.
Tout à coup, voici la terre qui s'aperçoit, d'abord lointaine et confuse, puis de plus en plus distinctement. La côte est rocheuse, mais plus à l'intérieur se montrent de belles pelouses verdoyantes qui s'étendent à perte de vue. Une ruine, surmontée d'une tour, se dresse en face de nous. Le bateau la laisse à droite et file à toute vitesse sur le port de Saint-Hélier dont les jetées deviennent visibles. Le voilà qui s'engage dans un goulet à peine assez large pour lui laisser passage, puis qui débouche dans un bassin très vaste, où stationnent quantité de petits vapeurs et de voiliers. Sur la droite, s'élève une sorte de fortin surmonté du drapeau anglais. Sur la gauche s'alignent les maisons de Saint-Hélier.
Dès que j'eus franchi la passerelle, j'aperçois l'omnibus de la Pomme-d'Or. Je pense y monter, mais conducteur me désigne l'hôtel, situé sur le quai même presque en face de nous. Je m'y dirige de ce pas. C'est une maison sans apparence, pas très haute, donnant sur une sorte de renfoncement. Je franchis une profonde porte cochère et me trouve dans une petite cour intérieure, plutôt triste, qu'égayent à peine quelques plantes vives alignées le long d'un mur. Une servante m'indique l'appartement du général: «L'escalier dans le coin, à droite, au second étage, au fond du couloir.» Je monte l'escalier sombre, je suis un long couloir qui fait un coude sur la droite. La fille de service m'a rejointe et m'offre de m'annoncer. Je pénètre dans une antichambre, de là dans une autre pièce et me voici auprès d'eux.
Le soir tombait, et, dans la pénombre, ils se tenaient assis aux deux côtés de la cheminée, auprès du feu qui se mourait. En me voyant entrer, ils se sont levés et m'ont embrassée affectueusement. Je ne pouvais pas très bien distinguer leurs traits, mais la première chose qui me frappa fut un embonpoint très prononcé qui déformait la silhouette de Mme Marguerite. J'en eus un mouvement de joie, croyant que le rêve tant caressé allait enfin s'accomplir... Le général me détrompa aussitôt:
«Vous voyez ma chère Marguerite un peu souffrante d'un gonflement et aussi d'une toux nerveuse qui la fatigue beaucoup... Les soins de notre médecin de Saint-Hélier n'y ont rien fait. Alors, comme il y avait déjà deux mois que ce double malaise persistait, nous avons fait venir de Paris le docteur qui a soigné Marguerite depuis son enfance. Il a passé deux jours ici, et il est reparti hier. Nous attendons pour demain son ordonnance avec les médicaments nécessaires. Je suis bien heureux que vous soyez là: à nous deux, nous la soignerons bien, notre chère petite malade, jusqu'à ce qu'elle soit...»
Un accès de toux de Mme Marguerite lui coupa la parole et me fit frissonner: c'était une toux mauvaise, sèche et rauque, qui lui déchirait affreusement la poitrine.
On vint allumer les lampes à gaz, et aussitôt mes regards effrayés se portèrent sur Mme Marguerite. Dieu, qu'elle apparaissait changée! Ce visage, que j'avais laissé à Londres si florissant, était maintenant pâle et amaigri. Les lèvres étaient toutes blanches et des cercles bleuâtres entouraient les yeux, augmentant l'apparence maladive de sa figure. Sous la robe de chambre en crépon noir, garnie de dentelles et de rubans, le ballonnement du ventre était tel qu'on eût pu croire la pauvre femme atteinte d'hydropisie. De temps à autre, sa toux la reprenait, la secouant tout entière, lui congestionnant la figure, après quoi elle restait abattue et sans forces.
Chaque fois le général se levait de son fauteuil, la prenait dans ses bras, la câlinait et la rassurait. Je le regardais faire, tout en l'observant lui-même. Jamais je ne lui avais vu aussi bonne mine. Toutefois, j'aperçus aux tempes des touffes de cheveux blancs, et aussi des filets argentés dans la barbe blonde.
J'étais si oppressée que j'avais peine à répondre aux questions qu'ils me posaient. Heureusement que le général était en veine de causerie. Il montrait une confiance absolue dans le prompt rétablissement de Mme Marguerite et dans le bien que pouvait lui faire le climat de Jersey. Il semblait s'être beaucoup attaché à l'ìle, à en juger par la description enthousiaste qu'il se mit à m'en faire.