Une autre fois, la conversation tomba sur M. D... Le général y mit fin aussitôt, d'un ton qui montrait que ce sujet lui était pénible. Mais j'en avais assez entendu pour comprendre que l'on s'était brouillé au moment où M. D... avait été invité à fournir ses comptes. Mme Marguerite me confia un peu plus tard qu'il y avait eu, dans la caisse boulangiste, un «coulage» d'un million ou deux.

La seule entreprise dont le général se préoccupât vivement était la prochaine élection pour le renouvellement du Conseil municipal de Paris. Il y songeait sans cesse et escomptait la victoire comme certaine.

En vue du résultat qu'il entrevoyait, il se disposait à mobiliser toutes ses ressources: car il entendait faire lui-même les frais de ces élections. Le Comité boulangiste devait venir dans les premiers jours d'avril en conférer avec lui.

Quant à Mme Marguerite, elle supportait avec l'apparence de la plus grande sérénité cette vie de Jersey, où les journées se passaient invariablement, pour elle, à causer avec le général et avec moi, à faire un peu de broderie, un peu de lecture, et à écrire des lettres. Elle ne laissait voir aucun désir d'y rien changer et elle se montra inébranlable chaque fois qu'il m'arriva, étant seule avec elle, de lui rappeler ce que lui avait demandé le docteur.

Cependant, elle n'était pas sans éprouver quelquefois une inquiétude secrète pour l'avenir... Jamais je ne m'en suis mieux aperçue qu'un dimanche où je fus assourdie par des litanies entrecoupées d'une musique aigre et discordante, dont le bruit arrivait jusque dans ma chambre, située pourtant sur la cour. J'entrai dans leur appartement, pour regarder par une fenêtre ce qui se passait. Le bureau du général était vide: je me mis à la croisée ouverte, et j'aperçus l'Armée du Salut qui se démenait sur le quai, devant l'hôtel. Je me retournai, et à ce moment je vis, à travers la porte dont le rideau était un peu écarté, Mme Marguerite, dans sa chambre, agenouillée devant le crucifix d'ivoire suspendu près de son lit, les mains jointes, immobile comme une statue de cire, le regard fixe et les yeux tout débordants de larmes. Je fis un mouvement pour me retirer; elle tressaillit, m'aperçut et se leva, rougissante. Je lui demandai pardon de l'avoir involontairement troublée dans sa dévotion.

«Vous êtes toute pardonnée, fit-elle. Je suis, comme vous, une croyante... Hélas! ne suis-je pas en état de péché mortel?... Alors, je prie Dieu et je demande à sa miséricorde de m'accorder encore la force de vivre du moins jusqu'au jour où j'aurai cessé d'être une pécheresse...»

Ce souci de mettre son cœur d'amante en règle avec sa conscience de chrétienne la préoccupait beaucoup. Elle redoublait d'efforts pour faire aboutir la procédure qu'elle avait intentée en cour de Rome. Comme l'instruction de l'affaire s'éternisait, elle avait fini par s'adresser à un personnage de là-bas dont on lui avait vanté l'habileté consommée en cette matière et l'influence très grande sur les décisions du Vatican. Après mûr examen de sa demande, ce personnage avait bien voulu se charger de la soutenir auprès de Notre Saint-Père. Le but poursuivi n'était plus seulement l'annulation de son propre mariage, mais aussi celle de l'union du général, sous prétexte qu'il avait épousé, sans dispense pontificale, sa cousine germaine. De la sorte, puisque le rejet de l'instance en divorce du général ne leur avait pas permis de s'unir légalement en France, ils pourraient du moins contracter un mariage religieux à l'étranger. Des dépêches chiffrées s'échangeaient sans cesse, longues parfois de plus de cent mots. Je devinais qu'il y avait aussi de gros, de très gros envois d'argent. Mais aucun sacrifice n'aurait semblé trop lourd à Mme Marguerite pour atteindre le suprême but de ses désirs: cette bénédiction du prêtre, cette sanctification de leur amour qui lui permettrait de retourner, l'âme tranquille, à confesse et à communion.

Rien que d'y songer, ses yeux brillaient, son visage s'illuminait. Quant au général, il préférait ne pas en parler, car il doutait... Ainsi, chacun d'eux caressait son illusion: elle, la réussite de cette entreprise, lui, le triomphe aux élections municipales de Paris...

Mme Marguerite avait encore d'autres préoccupations, dont elle ne se confiait pas même au général.

Elle écrivit, à son insu, plusieurs lettres qu'elle me fit porter à la poste, et elle en reçut quelques-unes adressées au nom de sa femme de chambre. Bien qu'elle ne fût guère loquace sur ces sujets, je compris qu'il y avait toutes sortes de micmacs avec la succession de sa tante; qu'il fallait compter avec deux co-héritiers; que la majeure partie de l'héritage était en rente inaliénable, d'où nécessité d'en revendre la nue propriété à perte pour se procurer immédiatement une centaine de mille francs. Je devinai quelque chose de plus: étant allée à Paris, de janvier à février, elle y a déchiré le testament par lequel elle avait institué légataire universelle la jeune femme dont elle aurait rêvé de faire sa fille adoptive et dont, ni elle, ni le général ne prononçaient plus le nom, tant ils avaient eu à souffrir de son ingratitude...