Que renferme son testament actuel? Cela ne fait aucun doute dans mon esprit... Son devoir, à elle, n'est-il pas de tout lui laisser,—quitte à lui de refuser?...
Sur ce point, elle ne m'a rien révélé, mais un jour elle a eu un mot qui m'a beaucoup frappée. Je venais de lui raconter comment les journaux avaient rapporté que Mme Boulanger faisait des économies pour réserver un morceau de pain à son mari quand il lui reviendrait, brisé par la vie...
Elle m'a regardée singulièrement, puis elle a dit, avec un sourire étrange:
«Rassurez-vous, il faudrait que je sois morte pour cela—et alors le général n'aura besoin de rien, ni de personne.»
Les jours s'étaient vite écoulés. La femme de chambre de Mme Marguerite était revenue de Bruxelles, sa mission accomplie, en sorte que ma présence ne leur offrait plus d'utilité. Ils auraient bien voulu me retenir quand même; malheureusement, ma sœur m'écrivait que notre mère était retombée malade, et cela me mettait sur des charbons ardents. Il fut donc convenu que je partirais le dernier jour du mois, un lundi. Mais, avant de m'en aller, je devais éprouver une émotion terrible.
C'était l'avant-veille de mon départ. Ils avaient des invités. Je leur avais demandé la permission de ne pas dìner avec eux, et, mon repas rapidement terminé, j'étais remontée dans leur appartement pour lire un roman de Loti qui m'enchantait, en attendant qu'ils remontassent eux-mêmes et que je puisse leur dire bonsoir. Je m'étais placée sur le divan de l'antichambre, un coussin sous la tête et le dos tourné à la porte donnant sur le couloir, que je n'avais pas refermée. J'étais tout absorbée dans ma lecture, quand subitement, dans la direction du couloir, j'entendis prononcer le nom du général et celui de Mme Marguerite, ce qui me forçait, presque malgré moi, de prêter l'oreille à ce qui se disait.
C'étaient la femme de chambre et son mari, le valet de chambre, qui, sans se douter de ma présence, causaient tranquillement chez eux, leur propre porte à demi ouverte. Le mari était phtisique au dernier degré; il se plaignait amèrement à sa femme de ce que Madame avait eu la pingrerie de ne pas lui payer sa dernière note de médecin, se montant à 500 francs. Là-dessus, les voilà qui se sont mis à dégorger tout ce que leurs âmes renfermaient à l'égard des maìtres.
J'avais eu, jusqu'alors, la naïveté de croire que ces gens-là, qui n'étaient sympathiques ni l'un ni l'autre, portaient, sinon de l'affection, du moins un dévouement absolu à Mme Marguerite. Elle les avait comblés de bienfaits. Elle les avait tirés de la misère la plus noire. Elle ne cessait d'abandonner à sa Delphine pour des milliers de francs de linge et de toilettes à peine portées. à l'hôtel, elle leur avait assigné, à côté de leur propre appartement, une chambre de façade avec vue sur la mer. Ils étaient servis aussi bien que leurs maìtres, et même mieux. Ils ne faisaient presque rien, mais ils empochaient des gratifications sans nombre. Et, quand ils avaient marié leur fille, Mme Marguerite lui avait fait une dot de 20.000 francs auxquels le général avait ajouté 150 louis d'or.
Ah! dans ce qu'ils étaient en train de se communiquer, ils apparaissaient joliment reconnaissants envers leurs bienfaiteurs! Eux, qui auraient dû baiser les pieds de leurs maìtres, ne trouvaient que des méchancetés à en dire: pis que des méchancetés, des objections tellement immondes que le cœur m'en battait à tout rompre de surprise et de douleur. Et, plus ils parlaient, plus leur perfidie éclatait, plus leur haine s'exaspérait. Leurs voix devenaient sifflantes, ils avaient des accents d'une férocité qui me glaçait jusqu'à la moelle. Ils se réjouissaient de tout ce qui arrivait de malheureux au général et à Mme Marguerite, de ses défaites à lui, de sa maladie à elle.