Quand la lettre m'a été apportée, j'étais encore couchée, avec un vésicatoire sur l'épaule droite. Ma sœur aussi est alitée, et rien n'était prêt. N'importe: ils me demandent de venir, je serai près d'eux à l'heure dite! Je me suis aussitôt précipitée aux mille préparatifs à faire. Tout a été mené tambour battant. Je pars en vrai coup de foudre.
CHAPITRE XIV
Saint-Brelade
202
Vendredi 27 mars.—Samedi 25 avril 1891.
à neuf heures du soir, j'ai pris le train de Paris et, le lendemain jeudi, à onze heures et demie du matin, celui de Bretagne. à Rennes, ayant une grande heure à moi, j'ai fait un tour en ville. Je n'ai pas tardé à remarquer que j'étais suivie par une sorte de grand escogriffe, enveloppé dans un ulster et flanqué d'un gros dogue. Je n'en ai pas moins continué ma promenade, en m'informant, de droite et de gauche, de la maison où le général Boulanger était né. On n'a pas su me renseigner exactement. J'ai dû repartir avec le regret de n'avoir pas eu plus de temps à m'en enquérir: je l'aurais bien retrouvée, si toutefois elle est encore debout.
à onze heures du soir, j'étais à Saint-Malo. L'omnibus m'a conduite au port. Je suis descendue, on a déposé mes bagages près de moi et voilà l'omnibus reparti, me laissant toute seule dans la nuit noire. Agréable sensation! J'ai beau chercher des yeux le bateau auquel j'avais demandé à être menée, impossible de ne rien distinguer à travers l'obscurité, si ce n'est, de-ci de-là, quelques lanternes lointaines et, à mes pieds, un clapotis sinistre m'apprenant que je suis au bord d'un bassin. Pour comble d'effroi, un grognement rauque se fait entendre à deux pas de moi: Dieu du ciel, c'est le grand escogriffe de tout à l'heure avec son dogue! La terreur me saisit, je pousse un cri et je me mets à courir, butant à chaque pas contre des cordages et poursuivie par les aboiements furieux du chien.
Je me serais immanquablement noyée dans quelque bassin, si deux douaniers n'avaient surgi juste à temps pour me recevoir dans leurs bras. J'étais si effrayée qu'il m'a fallu un bon moment avant de pouvoir leur expliquer ce que je voulais. Ils m'ont assurée que le bateau était là, à l'ancre: si je ne l'avais pas aperçu, c'est qu'étant à marée basse, il se trouvait au-dessous du niveau du quai. Ils m'ont ramenée vers l'endroit d'où je m'étais enfuie: l'escogriffe avait disparu, mais les bagages, grâce à Dieu, étaient restés en place. Ils ont donné un coup de sifflet strident. Un matelot est apparu, comme s'il sortait du bassin. Il a pris mes bagages et je n'ai eu qu'à le suivre, sur l'échelle qu'il s'est mis à redescendre, pour parvenir au bateau.
Au petit jour, le temps s'est gâté, une bourrasque s'est élevée, accompagnée d'une violente giboulée. Cela promettait une jolie traversée. Elle a été, en effet, aussi mauvaise que possible.