Dix heures du matin. Enfin, le bateau s'engage dans les eaux calmes du port de Saint-Hélier, suivi, à courte distance, d'un autre vapeur, sous pavillon anglais. Aussitôt la passerelle jetée, je me hâte de quitter cette coque de noix où j'ai été si affreusement secouée cinq heures durant. Horreur! La terre ferme elle-même, sous mon pied mal assuré, continue le tangage et le roulis du bateau!
J'aperçois le tilbury du général, amené pour prendre mes bagages, et en même temps je vois venir vers moi les deux grands carrossiers bruns attelés au landau fermé et vide. Je monte dans la voiture qui repart aussitôt vers l'autre extrémité du port. Je me demande ce qu'elle va y chercher: mais déjà je me trouve en face du bateau anglais que nous avions devancé tout à l'heure. Au même instant, sur la passerelle qu'on vient de jeter, apparaìt le général...
Mais il n'est pas seul. à son bras se traìne un pauvre être courbé, un spectre de femme drapé dans un grand manteau de fourrure d'où s'échappent des falbalas fripés. Mon regard hésite... La voilà qui lève un peu la tête, montrant un visage livide et décharné. Est-ce possible, grand Dieu?... Jésus, Marie! Ce cadavre vivant, c'est Elle!
Je les regardais s'approcher, terrifiée comme si je voyais Lazare sortir de son tombeau. Je n'avais cessé de trembler, pendant tout le voyage, en songeant à l'état où je la trouverais. Mais jamais, en mettant les choses au pire, je n'aurais pu concevoir qu'il soit réalisable de changer d'une façon si affreuse, tout en gardant encore un reste de vie.
Je ne sais où j'ai trouvé la force de les embrasser, de leur dire quelques mots de bienvenue, quand ils sont montés dans la voiture. Nous roulions maintenant vers Saint-Brelade. Mes regards ne pouvaient se détacher d'Elle, de cette pauvre figure méconnaissable, amaigrie au delà de toute expression, de ces joues creuses, de ces lèvres réduites à rien qui laissaient apercevoir de longues dents jaunes et déchaussées. Elle me fixait de ses yeux caves, démesurément agrandis par le rapetissement de la face, et brûlants de fièvre.
«Vous paraissez émue, me dit-elle. Sans doute que vous me trouvez bien changée?»
Je fis un effort surhumain pour ne pas éclater en larmes, et je lui répondis:
«Comment n'aurais-je pas de l'émotion: vous revoir, vous retrouver tous deux, après une année entière passée loin de vous!... Vivre enfin cet instant de bonheur que je voyais constamment fuir devant moi et que tout à l'heure encore, pendant cette traversée maudite où j'ai souffert mille morts, je désespérais d'atteindre!... Je vois avec peine que votre traversée n'a pas été meilleure, car nous sommes trois ici à avoir bien mauvaise mine.»
«C'est vrai, fit-elle, nous avons beaucoup souffert de la mer. Le général, qui la craint tant, avait cependant retardé notre départ d'un jour parce que les dépêches la représentaient comme mauvaise... Nous n'avons rien perdu pour attendre et nous avons été horriblement malades tous deux.»
Là-dessus, elle se mit à me raconter tout ce voyage de Paris, qu'elle avait entrepris en février parce qu'elle avait donné congé pour son appartement de la rue de Berry et qu'elle voulait s'occuper elle-même de l'emballage de tout le mobilier. Mais elle n'avait rien pu faire, car, dès son arrivée, elle était tombée malade d'une dangereuse pleurésie, qui l'avait clouée au lit à l'Hôtel Continental. Comme elle me l'avait écrit, il s'était passé là quelques journées atroces, le général affolé étant déjà sur le point d'accourir à Paris et elle-même éprouvant un désespoir sans nom à la pensée de tout ce qui pouvait survenir... Enfin, grâce aux pointes de feu qu'on lui avait faites, elle avait pu partir, le 26 février au soir, et rejoindre le général à Bruxelles...