Cependant, une coquetterie lui restait: ses bijoux. Ses pauvres doigts étaient surchargés de bagues superbes: l'une d'elles portait une grosse perle noire entourée de brillants. Sur l'annulaire de la main gauche, elle avait cinq anneaux montés de la même façon, mais enchâssant cinq pierres de couleurs différentes: topaze, rubis, émeraude, saphir et diamant.
Quelquefois, par un caprice de malade, elle ouvrait son coffret à bijoux et elle les mettait tous sur elle. Elle avait alors l'air macabre de ces reines d'Égypte dont on a trouvé les corps momifiés dans les pyramides, parés comme pour un couronnement. Elle se plaçait devant une glace et se souriait. Et il me semble voir se refléter l'image de la Mort qui grinçait des dents.
Mme Marguerite prévoyait certainement sa fin prochaine. Plus d'une fois, je l'ai surprise tournant un chapelet à chaìne d'or et à grains de nacre perlière, taillés en facette. Quand elle priait ainsi, ses grands yeux désespérément levés au ciel, que demandait-elle à la miséricorde du Tout-Puissant? Elle me l'a dit un jour: «Pourvu que je puisse vivre jusqu'à ce qu'il me soit permis de me marier chrétiennement, je mourrai heureuse!» Pauvre infortunée! C'est un miracle qu'elle implorait: car, maintenant qu'elle a épuisé sans succès toutes les ressources de la science humaine, il ne faudrait rien moins qu'un miracle céleste pour prolonger sa vie, ne fût-ce même que de quelques mois!
Parfois, il lui arriva de faire allusion à sa mort. Un jour, comme Elle finissait de Lui couper les ongles, ce qu'elle tenait à faire elle-même, par câlinerie, elle dit, avec un ton d'infinie tristesse:
«Qui vous fera les ongles quand je n'y serai plus?» D'autres fois, il lui prenait des élans subits de tendresse comme je ne lui en avais jamais vus. Elle l'enlaçait de ses bras, le serrait contre sa poitrine, donnait toute son âme dans un baiser. Elle ne disait rien: mais je sentais qu'une pensée de mort venait de passer sur elle.
Un soir même, après une crise de toux terrible, elle s'écria, en se mettant à sangloter:
«Georges, mon Georges, je crois que bientôt nous allons être séparés!»
Il la saisit à bras le corps, la serra contre lui d'une étreinte éperdue, et, sanglotant lui-même, lui défendit de prononcer encore le mot de séparation: «Me séparer de toi, Marguerite! jamais! jamais!... Si tu pars la première, tu sais bien que je ne resterai pas, mais que je te rejoindrai aussitôt là où tu seras allée... Et puis, je t'en supplie, ne parle jamais de cela: c'est encore si loin de nous! N'avons-nous pas encore de belles années à vivre, une fois que tu seras guérie, jusqu'à ce qu'arrive enfin le jour, plus tard, bien plus tard, où nous partirons tous deux, la main dans la main?...»
En parlant ainsi, le général était sincère. Il ne pouvait pas plus admettre la disparition de cette vie à laquelle la sienne était si étroitement liée, qu'un homme en pleine force ne peut se faire à l'idée de sa mort. Il n'avait même pas la notion de la gravité du mal dont se mourait Mme Marguerite. Il ignorait que ce fût la phtisie. Il ne s'apercevait pas des ravages terribles qu'elle causait. Il avait de son adorée une autre vision que le reste du monde: il la voyait toujours belle comme autrefois.