Au second étage se trouvaient des pièces mansardées, meublées d'une façon originale: une chambre marine, avec lit de marin, hamac, cordages et ancres; une chambre militaire, pleine de drapeaux, de trophées et d'armes; et le reste à l'avenant.
Dehors, sous les fenêtres, le printemps venait. Le jardin, assez triste à notre arrivée, s'embellissait de jour en jour; de toutes parts, la jeune verdure poussait et quelques arbustes commençaient à se couvrir de floraison blanche ou rose. L'air devenait tiède. C'était la saison des amoureux.
Il semble qu'on n'aurait dû entendre que rires, chansons et baisers dans cette villa délicieuse, où deux amoureux comme il n'y en a guère au monde avaient établi leur nid! Mais rien ne troublait le morne silence de la maison, si ce n'est une toux rauque qui ne discontinuait pas. Pauvres amoureux! Vous avez cru venir seuls pour jouir de votre tête-à-tête divin: mais derrière vous s'est glissé, invisible, un troisième hôte. Il a franchi le seuil en même temps que vous; il s'est assis à votre foyer et il ne lâchera prise que lorsqu'il tiendra la proie qu'il s'est marquée...
Hélas! Rien de plus triste que l'existence vécue par eux dans ce séjour d'enchantement. Ils ne prenaient plus plaisir à rien, ne sortaient jamais dans le jardin, n'allaient même pas sur la véranda. Au bord de la mer se dressaient, abandonnées, deux cabines qui ne leur avaient peut-être jamais servi. Jupiter et Tunis paissaient sur la pelouse sans plus jamais avoir l'honneur de porter leur maìtre, et, comme lui, ils s'épanouissaient. On faisait bien encore, une ou deux fois par semaine, des sorties en voiture, mais en voiture étroitement fermée. Les visiteurs étaient rares. Les après-midi s'écoulaient mortellement longues. Une immense tristesse pesait sur la maison.
Mme Marguerite allait de mal en pis. De jour en jour sa faiblesse augmentait: elle ne se déplaçait plus qu'en se traìnant avec la plus grande peine. Son visage devenait terreux. Son pauvre corps n'était plus qu'un squelette. Tous les quatre ou cinq jours, nous badigeonnions de teinture d'iode ce qui avait été autrefois un torse de Vénus et ce qui n'était plus maintenant qu'une cage osseuse, où pendillaient quelques restes de chairs brûlées par les pointes de feu. Les épaules s'étaient voûtées en arc de cercle. Deux profondes salières se creusaient aux clavicules. Les bras étaient d'une maigreur affreuse.
La toux était continuelle, et, trois ou quatre fois par jour, il y avait des accès si terribles qu'on pouvait croire qu'Elle y succomberait. Mais il ne venait presque pas de sang, probablement parce que ce pauvre corps exsangue n'en avait plus à donner. L'appétit décroissait sans cesse. Elle n'arrivait plus à rien supporter, ni le lait, qui lui était tellement recommandé que le général avait acheté, exprès pour elle, une petite vache du pays, ni même le Champagne.
à l'heure des repas, elle se rendait à table, soutenue par le général, mais elle ne touchait presque à rien et elle faisait peine à voir. Souvent, des nausées la prenaient, et elle avait aussi des pertes sanguinolentes, ce qui m'a fait supposer qu'elle était atteinte de quelque autre dérangement interne en même temps que de la phtisie. Ces causes réunies précipitaient l'aggravation de son état et hâtaient la consomption de son pauvre corps, d'où se dégageait une senteur écœurante—pour ne pas dire plus—qui imprégnait son linge, ses vêtements et se répandait dans les chambres où elle passait. Les nuits étaient encore pires que les journées. Elle avait la fièvre, une forte transpiration la saisissait, et la toux devenait plus mauvaise. Le général ne la quittait pas d'un instant, ne prenant lui-même que quelques bribes de sommeil.
Ils se levaient fort tard. Mme Marguerite ne le faisait qu'à regret; elle aurait préféré céder à l'alanguissement de sa faiblesse et rester constamment couchée. Mais les docteurs avaient recommandé au général de s'y opposer, un trop long séjour au lit déprimant l'énergie et diminuant les forces. Il lui faisait donc doucement violence, pour l'obliger à se lever. Un jour, elle s'entêta à n'y pas consentir. Pour fléchir sa volonté, il déclara qu'il ne mangerait rien tant qu'elle ne serait pas descendue à table. Elle ne voulut pas céder et c'est ainsi qu'il est resté toute une journée à son chevet sans la quitter des yeux et sans prendre aucune nourriture.
Bien entendu, Mme Marguerite ne se mettait plus en frais de toilettes. Elle, si fière jadis de changer de robe trois ou quatre fois par jour et de dìner tous les soirs en grande toilette de bal, ne quittait plus maintenant son peignoir ouaté en pékin lilas à raies de soie et de satin, dont les flots de rubans et de dentelles contrastaient d'une façon navrante avec ce cou et ce visage décharnés. C'est à peine si elle le changeait, lorsqu'ils devaient se faire conduire à Saint-Hélier, contre une robe ample en drap noir, avec un grand boa en fourrure autour du cou.