C'était le premier souvenir que le général, alors ministre de la Guerre, lui eût offert, dans un magasin devant lequel ils s'étaient arrêtés à la première sortie qu'ils avaient faite ensemble, incognito, sur les boulevards. Depuis qu'ils habitaient sous le même toit, c'est-à-dire depuis la fuite, il leur servait à tous deux: combien de livres ils avaient coupés et combien de lettres ils avaient ouvertes avec son aide!
Pendant que Mme Marguerite se roulait sur son lit en pleurant, nous avons bouleversé toute la maison pour retrouver l'objet, mais ce fut en vain.
Une autre fois, elle faillit s'évanouir de douleur parce qu'en rangeant des papiers elle était tombée sur une vieille lettre, tracée d'une écriture féminine, qui portait en post-scriptum ces mots: «Bon souvenir à Taty.»
Cela avait suffi à rouvrir dans son cœur une blessure cruelle et toujours saignante. Celle qui avait tracé ces lignes était la jeune femme qu'Elle avait comblée de dons lorsqu'elle s'était mariée, dont Elle avait rêvé de faire sa fille, son héritière, et qui, depuis, l'avait oubliée. «Mon Dieu, mon Dieu, gémissait-elle, qu'ai-je fait de mal pour souffrir ainsi?... Parce que j'ai aimé, toutes les portes se sont fermées devant moi, on m'a accablée d'outrages, on a voulu me salir de toutes les façons, on a publié sur moi des choses infâmes... C'étaient des ennemis qui faisaient cela, et je supplie Dieu de leur pardonner, car les plus méchants d'entre eux ne peuvent pas se douter du mal qu'ils m'ont fait... Mais avoir été abandonnée et reniée par celle-là même à laquelle j'avais donné toute mon affection et qui a poussé son mépris pour moi jusqu'à ne plus vouloir, malgré les supplications du général, prononcer dans aucune de ses lettres ce nom de Taty qu'elle me prodiguait tant jadis... Juste Dieu, vraiment, c'est trop souffrir!...»
Ce qui augmentait la nervosité de Mme Marguerite, c'étaient les angoisses que lui causait la correspondance qu'elle recevait et expédiait en cachette. D'ordinaire, toutes les lettres à destination de Saint-Brelade étaient remises, par le facteur de Saint-Aubin, au secrétaire du général, qui habitait avec sa femme et ses quatre enfants une petite maisonnette voisine de la villa. M. Mouton venait deux fois par jour, vers midi et vers quatre heures, et remettait le courrier au général, lequel, à son tour, distribuait les lettres qui ne lui étaient pas adressées.
Quant aux lettres à expédier, c'était encore le secrétaire qui s'en chargeait. On s'arrangeait de manière à les faire porter le plus souvent possible jusqu'à Paris, car on se méfiait de la poste de Granville.
Mme Marguerite avait des raisons secrètes pour recevoir et expédier clandestinement toute une partie de sa correspondance. Elle se faisait adresser des lettres, sous double enveloppe, chez leur boulanger de Saint-Aubin, qui les glissait dans l'un des quatre pains de deux livres qu'il envoyait journellement, sur les onze heures ou midi, à Saint-Brelade. La femme de chambre Catherine, en qui sa maìtresse avait toute confiance—et qui, dans ce rôle de confidente dont elle ne pouvait se passer, avait succédé à la perfide Delphine,—avait mission de guetter l'arrivée du garçon boulanger et de retirer les lettres. Elle me les donnait et c'était alors à moi, conformément à ce que m'avait demandé Mme Marguerite dès le lendemain de mon arrivée, de les lui remettre, soit de la main à la main, soit de quelque autre façon. J'avoue que cette besogne me répugnait à l'extrême, car je tremblais sans cesse d'être surprise et de m'aliéner, bien malgré moi, l'estime du général: mais je n'avais pas pu m'y refuser.
Mme Marguerite m'avait priée d'enlever moi-même les enveloppes, pour qu'elle n'eût plus à les déchirer, ce qui prenait du temps et pouvait faire du bruit. Le général la quittait si peu que j'avais les plus grandes peines du monde à lui faire parvenir ces missives. Souvent, je les glissais dans la poche de son peignoir, pendu à la patère, ou bien dans la doublure des semelles de ses pantoufles. Je dus les garder parfois pendant quatre ou cinq jours sans réussir à les passer d'aucune manière.
Une autre difficulté, non moins grande, pour Mme Marguerite, était d'écrire les réponses à ces lettres secrètes. Elle n'y parvenait, le plus souvent, que lorsque le général travaillait dans son bureau et qu'elle se trouvait elle-même au salon. Elle s'asseyait alors à un secrétaire qu'elle avait encombré à dessein de livres et de papiers; elle me faisait asseoir près d'elle, avec un livre en mains, de façon à ce que je la masque un peu. Elle commençait une lettre quelconque, de celles qu'elle n'avait pas à cacher; puis elle se mettait à écrire les autres, tout en prêtant l'oreille au moindre bruissement de la pièce voisine. Le général et elle ne pouvaient se voir pendant qu'ils écrivaient tous deux: mais on entendait à merveille, d'une pièce à l'autre, la plume courir sur le papier. Dès que le général bougeait un peu, Mme Marguerite prenait peur et, toute pâlissante, presque défaillante, elle glissait sous les papiers amoncelés la lettre qu'elle écrivait, et elle feignait de continuer celle qu'elle avait commencée en premier lieu. Ce manège se répétait vingt fois par heure, car le général se remuait beaucoup, marchait à grands pas dans son bureau et venait souvent embrasser Mme Marguerite.
Une fois ses lettres achevées, elle me les remettait et je courais, le matin, les jeter à une boìte aux lettres située tout près sur la route de Saint-Aubin. La femme de chambre portait à Saint-Aubin même celles qui étaient à recommander. De temps à autre, une occasion se présentait pour les faire partir de Paris.