Qu'y avait-il dans toute cette correspondance? J'aurais pu le savoir mieux que personne si je n'avais pensé que, moins que quiconque, je n'avais le droit de m'en rendre compte, puisque c'est à ma loyauté qu'elle était confiée. Je ne sais donc rien: mais Mme Marguerite, pour obtenir mon aide, m'avait donné sa parole la plus sacrée qu'il n'y avait dans tout cela rien d'autre que des missives concernant ses affaires d'argent. Je suis convaincue qu'elle ne m'a pas menti.

Un jour, je lui ai vu retirer d'une lettre trois billets de mille francs. Un autre jour, étant à déjeuner, elle feignit d'avoir oublié son mouchoir sous son coussin. Je montai le prendre et je le trouvai entourant une enveloppe sur laquelle elle avait crayonné: «Dépêche à expédier par Saint-Hélier, au plus vite.» Justement, ils se disposaient, cette même après-midi, à aller voir quelqu'un à Saint-Hélier. Je demandai à les accompagner pour faire quelques achats. Ils me déposèrent devant un magasin de nouveautés et je pus envoyer la dépêche.

Elle était adressée à un M. Martin, à Paris, et elle contenait ces mots:

«Au nom de notre ancienne amitié, vous supplie envoyer vingt mille, de suite.»

Mme Marguerite eut une grande inquiétude pendant trois jours. Le quatrième, elle reçut une lettre qui la rasséréna. Les vingt mille étaient arrivés.

Malheureusement, quelque innocente qu'elle fût, cette correspondance en cachette prêtait à des suppositions et à des dénonciations malveillantes. Des lettres anonymes venaient sans cesse, avertissant le général que Mme Marguerite le trompait, qu'elle le trahissait, qu'elle était une vendue, placée auprès de lui pour le perdre. Quelques-unes renfermaient des détails si précis qu'une personne de la domesticité pouvait seule les avoir révélés. Mais qui soupçonner, du jardinier ou du cuisinier, de l'aide de cuisine ou du garçon de service, du garçon d'écurie ou du cocher? Mme Marguerite finit par soupçonner ce dernier, parce qu'elle l'avait surpris se faisant adresser des lettres à Saint-Hélier. Le général l'ayant appelé pour lui demander des explications, cet homme avait répondu que Madame recevait bien d'autres lettres en cachette. Il avait eu sur-le-champ son congé, tout en restant maintenu à son poste jusqu'au jour où l'on quitterait Saint-Brelade. Mme Marguerite lui portait à présent une telle aversion qu'elle ne pouvait le regarder.

Un jour, vers midi, elle se trouvait avec moi dans le salon, prête à passer à table dès que le général, qui venait de recevoir son courrier, sortirait de son bureau pour lui offrir le bras. Le général apparut, une lettre à la main, et dit d'une voix tremblante d'émotion contenue:

«Ma chère amie, nous allons commettre une folie, ce matin... Le boulanger doit passer d'un moment à l'autre. J'ai donné ordre qu'on m'en avertisse. Je suis décidé à lacérer tous les pains qu'il aura dans sa voiture... C'est une folie. Qu'importe? Les pauvres de Jersey en profiteront...»

Au même instant, un domestique vint dire que le boulanger arrivait, et le général sortit.

Je regardai Mme Marguerite: elle restait assise, immobile, les yeux fixés à terre, livide comme une suppliciée.