Le général rentra, les quatre pains à la main et les jeta, presque brutalement, sur les genoux de Mme Marguerite:

«Tenez, fit-il, voilà les pains qui nous étaient destinés! Ce n'était pas la peine de lacérer les autres, puisque ceux-là seuls peuvent renfermer la fameuse correspondance politique que cette lettre vous accuse de recevoir par ce moyen... Voici un couteau: ouvrez-les vous-même.»

Il lui tendit le couteau, mais elle ne le prit pas. Elle demeura sans un mouvement, pendant que le général, très pâle lui-même, la contemplait.

Finalement, il ne fut plus maìtre de sa colère. Il arracha les pains, et se mit à les entailler avec fureur. Trois d'entre eux gisaient déjà à terre et je commençais à respirer, quand, ayant porté le couteau sur le quatrième, il en fit s'échapper une lettre qui tomba sur le tapis.

Comment ne l'a-t-il pas tuée sur le coup?

Le poing levé, la face injectée de sang, il était terrible à voir. Son poing s'abattit lourdement sur un grand vase de porcelaine, qui se brisa avec fracas. Mais déjà sa fureur était tombée, et, s'effondrant dans un fauteuil, il se mit à pleurer comme un enfant.

Ils restèrent ainsi quelques minutes. C'est Mme Marguerite qui parla la première:

«Georges, sans m'avoir frappée, vous me tuez... Vous en avez le droit, si je suis une misérable... Mais vous avez le devoir de lire d'abord cette lettre, qui est peut-être une infamie, préparée exprès pour me perdre...»

Il leva la tête et la regarda fixement, de ses yeux rougis par les larmes. Puis il ramassa la lettre, déchira l'enveloppe et lut à haute voix. C'était une lettre d'affaires assez insignifiante, se rapportant au collier de perles que Mme Marguerite avait engagé autrefois.

Quand il eut fini, il se mit à marcher à grands pas dans la chambre, repoussant du pied les éclats de porcelaine qui encombraient le tapis. Il fit reproche à Mme Marguerite d'entretenir des correspondances qu'elle ne lui montrait pas, à lui qui cependant n'avait jamais eu un secret pour elle. Il lui rappela que déjà, à l'Hôtel de Bellevue, quelques semaines auparavant, il l'avait surprise écrivant en cachette, qu'ils avaient eu une scène des plus pénibles et qu'elle lui avait juré de ne plus recommencer jamais. Cependant, il convint que le procédé seul était à blâmer et que les lettres surprises n'avaient rien de coupable. Il se radoucissait de plus en plus à mesure qu'il parlait. Ce fut, en fin de compte, Lui qui demanda pardon à Mme Marguerite de lui avoir causé une aussi violente émotion.