Quant au boulanger, il fut vertement tancé, le lendemain, par le général en personne. Il protesta ses grands dieux que c'était la première lettre qu'il eût transmise et il jura, lui aussi, qu'il ne le ferait plus. Mais il avait déjà été mis au courant de tout par la femme de chambre, avec laquelle il avait convenu que les lettres attendraient désormais chez lui jusqu'à ce qu'elle pût venir les chercher. Il n'y eut donc plus de missives secrètes introduites dans les pains du boulanger.

Malgré cet incident, le général conserva une entière confiance dans celle qu'il aimait. Il me le dit assez clairement un jour où je fis avec lui une promenade en voiture, à laquelle je l'avais décidé sur les instances de Mme Marguerite qui, sans doute, avait des lettres importantes à écrire. Il me montra un billet anonyme qu'il avait encore reçu le matin même, et il ajouta:

«C'est une infamie de plus de la femme chez qui j'ai rencontré Marguerite pour la première fois et qui ne sait qu'inventer pour se venger de ce que nous nous sommes aimés... J'ai reconnu la main de cette femme dans tous les malheurs qui nous sont arrivés depuis quatre ans... C'est elle qui corrompait mes domestiques à Clermont-Ferrand et qui obtenait d'eux des dénonciations que j'ai fini par payer de ma plume blanche... C'est elle encore qui lance des entrefilets venimeux dans les gazettes, qui m'entoure d'un réseau d'espions et qui m'accable de lettres anonymes, les unes menaçantes, les autres infâmes... Mais aussi, je crache là-dessus comme il convient et comme je voudrais pouvoir le faire à la face du démon dont la haine ne désarme ni devant mes revers de fortune, ni devant les souffrances de Marguerite... Tenez, à Londres, un de ses émissaires est venu m'offrir de me mettre en mains vingt lettres qui devaient me prouver que Marguerite me trahissait et me conduisait à ma perte... Elle, me trahir! Mais c'était absurde! Mes intérêts n'étaient-ils pas les siens et y avait-il une somme au monde qui pût lui compenser la situation que j'aurais eu l'orgueil de lui faire si j'étais arrivé?... Je ne me serais jamais pardonné d'avoir cédé même à une curiosité: j'ai donc refusé net... Comme l'émissaire insistait, je l'ai mis à la porte avec cette réponse: «Et quand même cela serait, j'aime encore mieux me perdre par elle que de jamais la perdre!»

Sur ces mots, le général ouvrit d'un coup de pouce le bouton de sa manchette gauche, un bouton en or portant un Saint-Georges en relief et renfermant à l'intérieur la photographie de Mme Marguerite.

Il contempla le portrait avec amour, puis se mit à l'embrasser en répétant:

«Toi, me trahir, allons donc!»

Le général ouvrait souvent ce bouton, mais il ne touchait jamais à celui de l'autre manchette. Si parfois ses yeux s'y arrêtaient, il y passait une lueur de tristesse et de dépit. Un jour, le bouton se détacha, par hasard, et roula sur le parquet. Je le ramassai. Il s'était entr'ouvert dans sa chute. Il contenait aussi une photographie, celle d'une toute jeune femme dont la fine tête blonde lui ressemblait beaucoup...


Les jours dignes de pitié que le général vivait auprès de son amie mourante et les nuits d'insomnie qu'il passait avec elle ne l'empêchaient pas d'avoir une mine superbe. Il engraissait à vue d'œil. à ne juger que l'apparence, il semblait aller mieux que jamais. Mais, en réalité, cette façon de vivre finissait à la longue par lui causer le plus grand mal. Elle faisait pis que si elle avait fatigué son corps; elle alourdissait son intelligence et elle déprimait son énergie.

Un incident me donna la mesure du changement opéré dans son caractère. La Cocarde, au cours d'une polémique de presse, avait abusé de son nom et imprimé en première page, en caractères énormes, des extraits d'une lettre confidentielle qu'il avait anciennement écrite.