Le général, tel que je l'avais connu jadis, serait entré dans une colère épouvantable, après quoi il se serait assis à son bureau et vous aurait sabré une de ces réponses comme il savait les envoyer!
à ma grande surprise, il prit la chose le plus mollement du monde, hocha la tête, se demanda ce qu'il y avait lieu de faire, nous questionna sur ce que nous en pensions, remit toute décision après déjeuner, rédigea une lettre à l'adresse de la Cocarde, la lut, la retoucha, la relut, la jeta au panier, en refit une seconde, la déchira également et finit par écrire à son conseiller et ami, Pierre Denis.
Il montrait la même apathie pour tout ce qui touchait à la politique. Il m'avoua un jour que, si Pierre Denis n'avait pas été là pour le retenir, il y a beau temps qu'il aurait envoyé tout au diable. Il avait fait venir des tas de livres qui devaient le renseigner sur les questions économiques, sur les rapports du capital et du travail, sur les besoins du peuple. Il se proposait, de jour en jour, de s'atteler à cette étude, mais il n'y parvenait jamais. Et, en le voyant ainsi, j'avais le sentiment d'une belle et grande force réduite à rien par les conditions malheureuses où elle s'était placée.
Il parlait sans passion de ses adversaires et même des lieutenants qui l'avaient abandonné. Il allait jusqu'à chercher des circonstances atténuantes pour les torts qu'ils avaient eus, et, plus d'une fois, je l'ai entendu citer avec impartialité, bien plus, avec éloge, tel ou tel ancien collaborateur qui avait violemment rompu avec lui: par exemple, Paul Déroulède. Mais il en était quelques-uns dont la conduite envers lui avait été si ignoble qu'il ne pouvait se rappeler leurs noms sans y accoler l'expression de son plus profond mépris. En tête de ceux-là était l'auteur des Coulisses du Boulangisme.
«Je vous en prie, me dit le général, un jour que nous déjeunions seuls, Mme Marguerite étant restée couchée,—ne parlez jamais de ce livre ici! Si Marguerite entendait prononcer son nom, elle pourrait se trouver mal. Elle a failli mourir de douleur à l'époque où a été publié le chapitre qui la met en cause. Elle s'est évanouie en le lisant. J'ai pensé la perdre, et, certes, si elle n'a pas été tuée du coup, ce n'est pas la faute de celui qui a écrit cette vilenie... Le misérable a compulsé son livre comme les sorcières mélangent leurs poisons: il y a pilé des drogues de diverses provenances, mais aussi toxiques les unes que les autres. Des détails confidentiels cueillis à l'ancien Comité; des potins royalistes; des médisances haineuses répandues par la femme que vous savez; des racontars dus à des personnes ayant fait partie de mon entourage, et surtout à un de mes anciens officiers d'ordonnance; enfin, des découpures de journaux, le tout assaisonné du venin le plus pur: voilà la recette des Coulisses du Boulangisme!»
Le général citait avec une gratitude particulière les noms de ceux qui, malgré la défaite et la calomnie, n'étaient pas allés grossir les rangs de ses ennemis. Sans parler de Pierre Denis, pour lequel Mme Marguerite et lui éprouvaient une véritable affection, il ne s'exprimait jamais qu'avec la plus grande déférence sur le compte de Henri Rochefort. De même sur celui de Mme Séverine, qu'il ne connaissait d'ailleurs que par ses articles, mais à laquelle il savait gré de s'être montrée pitoyable envers lui dans son malheur, alors qu'elle n'avait guère été enthousiaste tant que son étoile montait. Il prononçait encore avec sympathie quelques autres noms, tels que ceux de ses anciens collaborateurs: Paulin Méry, Léveillé, Millevoye, Pierre Richard, de Susini, Dumonteil, Castelin, Théodore Cahu. Combien leur liste était courte en comparaison de l'énorme volume que l'on aurait pu former avec les noms de tous les boulangistes dont la casaque s'était retournée sur les épaules!
Il lui arrivait rarement de faire allusion à ses succès passés. Un jour, cependant, il exprima d'amers regrets:
«Thiébaud et Dillon, s'écria-t-il, ont été mes deux mauvais génies! T... m'a entraìné dans les campagnes électorales un an et demi plus tôt qu'il n'eût fallu. J'aurais dû rester tranquille, faire le mort dans mon commandement de Clermont-Ferrand, mettre la sourdine aux journaux, fermer la porte aux intrigants et aux politiciens. Bref, j'aurais dû m'abstenir de tout ce qui pouvait inquiéter les gouvernants. N'ayant rien à me reprocher, ils auraient bien été forcés de me laisser en place. Le scrutin de liste aussi aurait été maintenu, et, au moment des élections générales, je n'aurais eu qu'à me présenter tout seul, sans avoir besoin d'aucun Comité, pour passer en tête de liste dans soixante départements. Du coup, je tenais la France. Tandis que le plan de Thiébaud m'a mené où je suis. Quant à Dillon, c'est à lui que je dois d'avoir été empêtré dans un tas de sales affaires d'argent et de compromissions de toute espèce, au milieu desquelles j'étais tout honteux de me débattre. Mais ne m'avait-il pas persuadé que, pour faire de la politique, il fallait avant tout des millions? Parbleu! avec des faméliques comme ceux qui se sont alors rués sur la caisse, des milliards n'auraient pas été suffisants! Je n'avais besoin de me compromettre avec personne pour me procurer l'argent strictement nécessaire: les dons patriotiques qui ne demandaient qu'à affluer vers moi auraient suffi... Ma popularité m'assurait le succès, à condition que je ne sorte pas de mon passé de général patriote: les aigrefins qui voulaient en faire leur vache à lait m'ont perdu en m'amenant à endosser le faux rôle de spéculateur et de politicien... Aujourd'hui, il ne me reste plus qu'une dernière ressource: tâcher de reconquérir, sinon ma popularité, du moins l'estime du peuple, en lui prouvant que je suis prêt à travailler pour lui!»
Le général parlait davantage de ce qu'il projetait de faire. Il était prêt à profiter de la première guerre un peu sérieuse qui éclaterait quelque part pour aller «se dérouiller». Déjà, il avait songé, au mois de février, à mettre son épée à la disposition des Portugais, s'ils avaient déclaré la guerre aux Anglais pour leurs empiétements en Afrique.
En attendant, il comptait, étant à Bruxelles, étudier de près les forts de la Meuse et la question de la pénétration en France par la frontière du Nord. Il avait aussi un projet de voyage en Italie, et ce qu'il en dit devant moi me prouva que ses sentiments à l'égard des Italiens étaient devenus bien plus favorables depuis un an.