Il y avait enfin un grand projet de retour en France, auquel il ne fit allusion qu'une seule fois, à propos de leur installation à Bruxelles, qui devait en faciliter l'exécution en rendant la surveillance policière moins aisée. Mme Marguerite connaissait ce projet et l'approuvait. Ils en parlèrent tellement à mots couverts que je ne pus saisir qu'un seul fait: c'est que ses fidèles auraient la surprise de le revoir en personne, à Paris, avant un an.
Ce sera donc la seconde fois qu'il rentrera en France depuis son malheureux départ pour la Belgique, car ils m'ont raconté, sous le sceau du secret le plus absolu, comment ils y étaient venus une fois déjà tous deux.
Cela s'était passé en été 1890, par une nuit sombre de nouvelle lune. Ils s'étaient échappés secrètement de la villa et avaient rejoint, sur la plage, une barque de pêcheurs venue du petit port voisin de Gorey. La mer était absolument calme. Vers les deux heures du matin, ils avaient débarqué sur la côte bretonne, non loin de Saint-Malo. En touchant le sol de la patrie, le général avait été saisi d'une émotion indescriptible. Il l'avait baisé à pleine bouche, et longtemps, longtemps, il avait pleuré.
Ils étaient repartis quand le soleil se fut levé, sans avoir été rencontrés par personne, si ce n'est par un jeune pâtre breton qui avait passé près d'eux au petit jour. Celui-là, certes, en voyant cet homme sangloter sur le rivage, ne se doutait ni du nom qu'il portait, ni des grandeurs qu'il avait failli atteindre, ni de l'infortune où il se trouvait!
J'ai quitté Saint-Brelade le samedi 25 avril, quatre semaines et un jour après mon arrivée. J'avais terminé mon travail de triage et d'emballage. Vingt grandes caisses pleines étaient parties, dont quatre ou cinq, contenant des livres, pour Paris, et le reste pour Bruxelles, à l'adresse de l'hôtel loué par le général: 79, rue Montoyer. Le général et Mme Marguerite se disposaient eux-mêmes à s'en aller dans peu de jours.
La veille de mon départ, la pauvre malade a eu une grande joie. Un éventail m'étant tombé des mains pendant que j'étais à ma fenêtre, je suis descendue pour le reprendre. Je l'ai retrouvé dans le petit parterre de fleurs planté au pied de la véranda; mais, en même temps, j'ai aperçu, fiché en terre, le fameux couteau à papier de Mme Marguerite. Quand je le lui ai apporté, elle m'a sauté au cou. Elle aurait dansé d'allégresse, si elle n'avait été aussi faible. Le général était accouru au bruit que nous faisions. De quel bon cœur ils s'embrassèrent!
Le soir, quand je suis venue leur souhaiter bonne nuit pour la dernière fois, le général m'a dit: «Notre sœur de lait (ils m'avaient fait passer pour la sœur de lait de Mme Marguerite), puisque vous retournez demain en Auvergne, il ne faut pas que vous nous quittiez sans emporter un souvenir des bons amis que vous avez en nous... Il y en a un que nous avons décidé de vous remettre parce qu'il nous a valu aujourd'hui, grâce à vous, les seuls moments heureux que nous ayons vécus à Saint-Brelade depuis longtemps: prenez ce couteau à papier... Vous savez combien il nous est précieux... Cependant, il n'a guère de valeur par lui-même et nous serions heureux de vous voir choisir parmi les bijoux de Marguerite...»
Je l'arrêtai d'un geste, le suppliant de ne rien ajouter à un cadeau qui était le plus touchant qu'ils eussent pu me faire.
Le lendemain, après avoir donné un dernier morceau de sucre à mon cher Tunis, je revins auprès d'eux, vers midi, pour les adieux. Mme Marguerite venait de se lever. Elle avait passé une nuit très pénible, et sa mine était plus mauvaise que jamais. En m'avançant vers elle, j'eus le pressentiment très net que je ne la reverrais plus vivante. Une sorte d'horreur surnaturelle, comme on en éprouve devant les mourants, me passa à travers tout le corps. Mes jambes fléchissaient. Sans une parole, je tombai à genoux et je fondis en larmes.