Ces dépêches, il les a placées dans une grande enveloppe, sur laquelle il a écrit:
Télégrammes à expédier immédiatement après ma mort.
à 4 heures, il est allé déposer les testaments chez son notaire. Cela fait, il a accompli son pèlerinage quotidien à la tombe d'Ixelles. Après l'avoir longtemps contemplée, il est entré chez le conservateur du cimetière, M. Marchal, lui a serré la main et lui a recommandé d'une voix émue les frêles arbrisseaux qu'il avait fait planter autour de la tombe, afin qu'ils l'abritent de leur ombrage plus tard.
Le soir, à dìner, il s'est montré d'une bonne humeur inaccoutumée. Il a causé gaìment avec un ami qui se trouvait depuis quelques jours son hôte, M. Dutens. En se levant, il a embrassé sa vieille maman avec une tendresse particulière.
Vers 10 heures du matin, le mercredi 30 septembre, il a fait atteler son coupé et il est sorti sans en avertir personne. Mais son absence a été presque aussitôt remarquée par M. Dutens, qui ne le perdait plus de vue depuis qu'il l'avait surpris dans son bureau, quelques jours auparavant, tenant un revolver à la main.
Saisi d'un pressentiment, M. Dutens est sauté en fiacre et s'est fait conduire au cimetière. Le général s'y trouvait, en effet, devant le caveau. En voyant la mine inquiète de son ami, il a eu un sourire. Il lui a pris le bras et s'est mis à se promener avec lui à travers les tombes, tout en le rassurant d'un ton enjoué. Quand il l'eut suffisamment tranquillisé, il l'a invité à aller renvoyer son fiacre, devenu inutile puisque le coupé était là pour les ramener tous deux. Il était 11 heures ½. Le général a fait le tour du tombeau et s'est assis du côté droit, sur le rebord du soubassement, le dos appuyé contre la pierre tombale, les jambes étendues vers le lilas planté tout auprès. Il a posé son chapeau à terre, a sorti un revolver de sa poche, l'a appliqué contre la tempe droite et a fait feu.
La balle a troué le cerveau de part en part, puis elle est allée se perdre par delà le mur du cimetière. On est accouru au bruit de la détonation, mais déjà le général expirait. Son corps n'avait pas bougé, sa tête pendait sur la poitrine, un fort jet de sang s'échappait de chaque tempe.
Le revolver était resté dans sa main crispée, on l'a retiré. Le corps tout ensanglanté, étendu dans le coupé, a été ramené par M. Dutens à l'hôtel de la rue Montoyer. En le déshabillant, on a trouvé sur le cœur, complètement détrempée de sang, la boucle de cheveux que le général avait coupée à son Amie morte. La grande photographie de Mme Marguerite, semblable à celle qu'elle m'a donnée, occupait, sous la chemise, toute la largeur de la poitrine. Le sang desséché la collait si fort contre la peau qu'on ne put l'enlever sans la déchirer par places.
On a revêtu le corps d'un habit de soirée avec la plaque de grand-officier de la Légion d'honneur. On a laissé au doigt la bague en fer à repasser. On a joint les deux mains sur la poitrine et l'on a placé un crucifix entre deux candélabres, près du lit mortuaire.