Ils se sont jetés dans les bras l'un de l'autre en répétant: «Ferry n'est pas élu!»

Il a vite griffonné quelques lignes sur une feuille de papier, qu'Elle a mise sous enveloppe et que j'ai portée au capitaine, lequel est reparti aussitôt.

Ils ont encore longtemps causé de cette élection, même à table. Elle plaisantait sur le compte du nouvel élu, elle trouvait tout à fait drôle son prénom de Sadi.

Lui prenait la chose plus au sérieux. Sans doute, ce choix n'était dû qu'à la peur qu'on a fini par avoir d'une élection Ferry: mais il aurait pu être plus mauvais... Il a rappelé que Sadi Carnot avait rendu des services en 1870 et qu'il s'était montré d'une honnêteté irréprochable au milieu des turpitudes de Wilson.

«Enfin, a-t-elle répondu en riant, vous pensez que M. Sadi Carnot fera un bon président... provisoire?» Elle avait appuyé sur ce dernier mot et il avait souri. Puis elle a ajouté:

«Au fait, j'aime mieux que ce soit lui aujourd'hui plutôt que vous, car je sais à quoi m'attendre quand viendra votre heure... Je sais que mon bonheur sera fini... Oh! ne niez pas! Je veux croire que vous continuerez à m'aimer quand même... Mais vous serez si peu à moi!... Et je prévois autre chose encore: je ne cesserai plus de trembler pour vos jours. Quel est le chef de l'État, en France, que l'on n'ait pas cherché à assassiner... Pour M. Grévy lui-même, si peu intéressant cependant, n'est-il pas venu des fous à l'Élysée... Oh! mon ami! comme je serai malheureuse, le jour où vous serez le maìtre de la France!»

Il s'est mis à la rassurer, lui a rappelé que, depuis Louis XVI, aucun chef d'État français n'avait même reçu une égratignure, et que, depuis Henri IV, aucun n'avait été assassiné.

«Va, va, a-t-il ajouté, Mme Sadi Carnot et toi, vous pouvez dormir toutes deux tranquilles... Ni lui, ni moi, nous ne mourrons sous l'arme blanche ou par le pistolet...»

Cette fois, c'est lui qui a fait défense de parler davantage de ces choses peu amusantes. Ils se sont remis à rire et à ne plus songer qu'à leur bonheur.