«Vous êtes dans le vrai!»

Mais, quand il s'est rendu dans la salle à manger, son premier coup d'œil a été pour la pendule, et il s'est écrié:

«Si, au moins, elle prenait le train de ce soir, neuf heures!»

J'étais navrée. C'était folie pure. Comment concevoir le désir qu'elle prenne le train de neuf heures, alors qu'elle donnait son dìner à sept!

Il a mangé à peine, puis il est descendu à Clermont.

Quand il est revenu, il m'a demandé de rester un peu auprès de lui, à coudre, et il s'est mis à me parler d'Elle.

Il m'en a parlé avant le dìner, pendant son repas, et après le dìner, longtemps encore, sans se lever de table. Il a fini par me raconter toute son histoire, jusqu'au moment où Elle était entrée dans sa vie:

«Depuis que je la connais, disait-il, je ne me reconnais plus moi-même!... L'homme que j'étais avant sa venue et l'homme que je suis depuis qu'elle m'a pris tout entier n'ont rien de commun ensemble... Avant cela, je n'avais donné de droits sur moi qu'à une seule femme: celle qui est actuellement encore Mme Boulanger. Elle a été une épouse irréprochable. Elle est la mère de mes enfants... Ce n'est pas sa faute si elle n'a pas fait le bonheur de ma vie. Nous n'étions pas créés l'un pour l'autre, et quand nous nous sommes épousés, avec la précipitation qu'on met aux mariages des jeunes officiers, nous ne nous connaissions pas, nous ne pouvions pas nous deviner... Les premières années, j'ai été dupe de mes illusions. J'ai cru que je la façonnerais comme il me la fallait pour qu'elle me rende heureux... J'ai dû finir par m'avouer que je m'étais trompé, et que nos deux natures, loin de pouvoir se rapprocher, voyaient se creuser entre elles un abìme qui allait sans cesse en s'élargissant...

»Et, de la sorte, nous avons fini par vivre côte à côte comme deux étrangers qui ne restent l'un avec l'autre que par une convention tacite, pour les convenances, pour le monde... Il y a dix ans que Mme Boulanger ne m'est plus rien! Nous ne prenons même plus nos repas ensemble, sauf quand il s'agit de grands dìners invités...

»Dans ces conditions, il fallait bien que je cherche ailleurs... Je me suis mis à courir le cotillon, à papillonner de la brune à la blonde, à voltiger de fleur en fleur, en m'attardant à peine à celle-ci, davantage à celle-là, et en trouvant cette autre tout à fait exquise, mais sans qu'aucune m'enivre vraiment de son parfum... J'ai gaspillé ainsi ma jeunesse, et je croyais avoir beaucoup aimé... Je croyais avoir semé miette à miette tout mon cœur, de telle sorte qu'il ne m'en restait plus... Et je m'en félicitais, car je voyais approcher le moment où je rentrerais dans la réserve de la territoriale... J'atteignais cinquante ans.