«Nous vous quittons, nous sommes obligés de partir ce soir pour Paris... Mais, cette fois, Belle Meunière, il faut que nous ne soyons chagrinés ni les uns, ni les autres... Je pars heureux, avec ma Marguerite... Et quant à vous, il ne faut pas vous plaindre: au lieu de quatre ou cinq jours que nous pensions rester, nous en sommes restés dix, et vous n'avez plus le droit de douter que nous partions avec l'immense désir de revenir au plus tôt!»
En effet, quelle journée de départ différente de celle de leur premier voyage! à déjeuner, ils ont été très gais l'un et l'autre. Le général est sorti, en sifflotant, pour descendre à Clermont. Je suis restée avec Elle, à emballer ses effets.
Quand j'ai décroché ses robes de la muraille du cabinet de toilette, j'ai vu repasser devant moi la terrifiante image du général qui se roulait par terre en poussant des cris fous...
«Madame, lui ai-je dit sous le coup de cette ressouvenance, permettez-moi de vous dire mon sentiment: je ne crois pas qu'une femme ait jamais été plus aimée que vous l'êtes... Il vous aime à la folie, oui, à la folie... jusqu'à en inspirer de l'inquiétude...»
Elle a deviné mon arrière-pensée. Elle m'a regardée de ses yeux clairs, et elle m'a répondu:
«Vous ne vous trompez pas, il en devient parfois un peu fou... Mon devoir est alors tout tracé, ma chère: il faut que je sois raisonnable pour deux!»
Le général est rentré à cinq heures. Je les ai laissés, mais bientôt ils m'ont rappelée. Ils sont allés vers moi, m'ont pris chacun une main et, doucement, m'ont fait asseoir sur le divan, entre eux deux. C'est le général qui a pris la parole:
«Notre belle et surtout bonne Meunière, nous avons quelque chose de très grave à vous dire... Nous avons à vous confier un secret que vous serez seule à partager avec nous... Marguerite est enceinte...»
J'étais muette de surprise. Le général a continué: «Elle est enceinte, elle en est certaine, des indices évidents ne permettent plus d'en douter... Or, en ce moment notre situation est très délicate. Marguerite n'est pas libre, ni moi non plus. D'ici que nous le devenions—ce qui ne saurait tarder—et que nous consacrions publiquement notre union—il faut que l'existence de cet enfant demeure cachée... Nous avons songé à vous! Vous seule, que nous chérissons maintenant comme si vous étiez une proche parente, une sœur dévouée, vous seule pourrez nous rendre l'immense service que nous attendrons de vous quand l'heure sera venue: prendre chez vous cet enfant, lui donner une bonne nourrice, lui servir de mère, veiller sur lui jusqu'au jour où nous vous le reprendrons...»
Il s'était tu, m'interrogeant du regard. Elle tenait les yeux baissés. Je ne disais rien, mais le combat le plus violent se livrait en moi. Devais-je, pouvais-je accepter? Le temps n'est plus, hélas! où j'étais une jeune épouse en puissance de mari, et où les plus médisants du village n'auraient rien pu trouver à redire à l'apparition d'un nouveau-né chez moi! Mais aujourd'hui que je suis une femme seule, à quoi vais-je m'exposer, mon Dieu! Je la vois déjà qui m'accable, la calomnie, l'infâme calomnie!... Non, pour rien au monde, je ne puis consentir à cela! Et cependant, si je ne fais pas ce qu'ils me demandent, quelle opinion vont-ils emporter des sentiments que j'ai pour eux? Comment prouver qu'on affectionne, si l'on recule devant les épreuves douloureuses et si l'on hésite à se sacrifier?