Il a promené un regard abattu autour de lui, et il a dit tristement:
«Ma pauvre Meunière, c'est hier, n'est-ce pas, qu'Elle et moi nous sommes partis d'ici?... Hélas! Est-ce que nos plus beaux jours seraient maintenant passés!»
Il est resté silencieux quelque temps, sans que j'osasse troubler son silence. Puis il a continué:
«Si vous saviez ce que j'ai souffert depuis deux semaines et combien j'ai passé de nuits d'insomnie!... Marguerite a fait une chute en descendant un escalier: vous savez dans quelle position elle se trouvait... La chute a provoqué un avortement, et Marguerite a failli en mourir!... Aujourd'hui encore, son état est grave...»
Il s'est tu de nouveau et il a repris:
«Par conséquent, adieu nos belles espérances! Adieu le cher rêve de paternité dont je faisais mon bonheur! Adieu le projet que nous avions fait avec vous, notre fidèle confidente... Dire que lui, qui ne devait pas naìtre, avait déjà quatre mois!...
»Ah! c'est affreux, voyez-vous, ce que j'ai souffert! Voir s'écrouler tout cela, la voir, elle, à deux doigts de la mort, et subir en même temps les coups d'épingle, les vexations sans pitié des gens de gouvernement! Car, vous n'avez pas idée de ce qu'ils font pour me rendre la situation intolérable! ils décachètent ma correspondance, ils m'entourent d'espions, ils cherchent à crocheter la serrure de mon bureau, ils sont allés jusqu'à corrompre mon valet de chambre!... Tout cela, je le leur passerais encore! Mais ce qu'ils m'ont fait dans ces derniers quinze jours est vraiment trop... Comme bien vous le pensez, à la première nouvelle que j'ai reçue de l'accident qui lui était arrivé, et qui, à ce moment-là, ne paraissait pas encore devoir entraìner des conséquences aussi terribles, je me suis rendu aussitôt auprès d'Elle. Je ne me cachais pas. Le Ministre de la Guerre, informé de ma présence, m'a immédiatement intimé l'ordre de retourner à Clermont et de ne plus m'absenter sans permission... C'est la règle stricte, il est vrai, mais depuis longtemps tombée en désuétude; aucun des autres commandants de corps d'armée ne l'observe. On l'a ressuscitée pour moi!... Là-dessus, un vendredi soir, je reçois une dépêche m'annonçant l'aggravation subite de son état. Je n'ai plus le temps de former une demande, je n'ai que tout juste celui de courir à la gare prendre le train qui allait partir. Je la trouve très mal, mais je retourne cependant à Clermont le jour même, pour me mettre en règle, et je demande au Ministre la permission de venir à Paris pendant quatre jours. Il refuse. En même temps que son refus, je reçois des nouvelles de plus en plus alarmantes. Je le presse par télégramme de m'accorder du moins une permission de vingt-quatre heures... Il refuse de nouveau! Alors, j'ai failli me révolter, donner ma démission, tout envoyer au diable! Guiraud m'a calmé, non sans peine. J'ai pris le parti de me rendre auprès d'Elle en cachette, vendredi dernier: je suis descendu à Charenton, où m'attendait son coupé. Je suis sûr de n'avoir pas été vu... Je l'ai de nouveau quittée le soir même. C'est alors qu'il a été convenu entre nous que j'irais vous porter la triste nouvelle, à vous qui étiez seule au monde à avoir connaissance du bonheur que nous avons perdu!»
J'écoutais son récit, émue au plus haut point. Je crois qu'il aurait fallu avoir un cœur de pierre pour n'en pas ressentir de l'émotion.
Il y avait, par moments, des larmes dans sa voix.
Il a repris de nouveau: