«Ma pauvre Meunière, maintenant que je vous ai dit nos chagrins, je vais vous quitter, car j'ai encore des dispositions à prendre pour pouvoir retourner ce soir à son chevet!»

«Repartir ce soir! me suis-je écriée. Pour l'amour de Dieu, mon général, ne faites pas cela! Votre souffrance, je la partage de tout mon cœur, mais je vous supplie de ne pas y sacrifier votre carrière, votre avenir militaire si magnifique! Vous voyez bien que les gens du Gouvernement sont jaloux de vous, qu'ils ont peur de la force que vous représentez, et qu'ils ne cherchent que l'occasion de vous perdre. Vous avez déjà commis, pardonnez-moi de vous le dire, une grave imprudence en venant passer une semaine ici à l'époque de vos arrêts de rigueur. Grâce à Dieu, personne ne s'en est douté. Vous êtes allé maintenant à Paris, deux fois, malgré la défense qui vous en a été faite. Vous croyez n'avoir pas été aperçu; mais, espionné comme vous savez que vous l'êtes, vous ne pouvez pas échapper davantage à la dénonciation... On signalera vos secrets déplacements et l'on vous accusera d'être allé à Paris pour comploter...»

Le général m'a interrompue:

«M'accuser de comploter, moi?... L'ironie serait un peu forte! Je viens encore de répondre «Non!» au député Laisant venu exprès me prier d'aller à Paris m'entendre avec ses amis politiques. Et je mettrai au défi qui que ce soit de prouver que je sois jamais allé comploter...»

«Mais on vous mettra au défi vous-même de donner un motif plausible à ces voyages...»

«Allons donc! Je n'aurais qu'à dire que je me suis rendu au chevet de ma femme gravement malade...»

«Malheureusement, comme Mme Boulanger n'est ni malade, ni disposée à servir vos desseins, on n'aurait pas de peine à prouver le contraire... Je vous en supplie, mon général, écoutez-moi. La manifestation électorale qui s'est faite dernièrement sur votre nom exaspère vos ennemis. Aux imprudences commises, n'en ajoutez plus de nouvelles!... Ne partez pas, mon général, laissez-moi partir—si vous le voulez, ce soir même! Sans doute, je ne vous remplacerai pas auprès d'Elle, mais, du moins, je la soignerai avec un dévouement qui atténuera votre inquiétude et qui vous permettra de rester à votre poste jusqu'à ce que vous puissiez vous en absenter régulièrement.»

Il m'a regardée de son œil gris, où passaient des lueurs sombres. Puis il m'a dit:

«Jamais!... Votre offre est celle d'une amie: je regrette de n'y avoir pas songé plus tôt, mais maintenant votre présence ne serait plus nécessaire... Quant à moi, rien, entendez-vous, rien ne peut m'empêcher de me rendre auprès d'Elle, ni les vexations du Gouvernement, ni les dangers qui me menacent, ni l'intérêt de mon avenir, ni même les supplications d'une amie telle que vous... Cependant, pour vous, et uniquement à cause de vos bonnes paroles, je veux faire une concession: je veux attendre quarante-huit heures encore—au prix de quelles souffrances, moi seul je le sais!—et je veux encore une fois demander une permission au Ministre... Mais c'est là, voyez-vous, ma dernière concession, car je n'en puis plus! je n'en puis plus!! je suis à bout!!!»

Ces dernières paroles, il les a prononcées avec un accent d'exaspération inouïe. Il m'a serré les deux mains avec violence, et il est descendu précipitamment.