Il semblait à Fanny que sa tête n’était pas assez grande pour contenir ce qui arrivait dans sa vie tout unie. Elle récapitula, comme on le fait, en un éclair. Silas et ce grand espoir d’amour, le vagabond avec son message qui ramenait le souvenir effacé de son malheur. Et ce doute encore, ce doute affreux, car, si c’était Vallée qu’elle venait de voir, elle n’était pas débarrassée comme le disait Berthe, mais perdue, perdue de remords de l’avoir amené là, perdue pour Silas, perdue à jamais. Elle gémit tout bas avec désespoir: «Oh! mon péché!»
V
La sonnette, ce matin-là, se mit à tinter avec hésitation comme si la main qui la tirait n’était point assurée. Puis, attaquée plus fort sans doute, elle sonna éperdument. Le silence qui se produisait à l’arrêt de midi de la fabrique semblait amplifier tous les bruits, et les deux sœurs, debout près de la table où elles allaient s’asseoir, se regardèrent.
—On sonne, père Oursel! cria Berthe.
Le vieux, qui travaillait dans la cuisine, s’était arrêté. Il dit:
—J’entends bien tout de même, j’ suis pas sourd!
Il l’était précisément, mais, comme certains infirmes, n’en convenait point. Tout en maugréant, il se dirigea vers le couloir. Berthe le regardait aller.
—C’est drôle, dit-elle; qui ça peut-il être? Un fermier, peut-être, à cause du marché? Mais, ils viennent pas à midi. L’oncle Nathan est en voyage...
Comme tous les gens à l’esprit inoccupé, elle s’éveillait en sursaut devant l’inconnu, et accumulait les raisons qui eussent prouvé, absurdement, que personne n’avait pu sonner.
Mais Fanny qui, pendant ces quinze affreux jours écoulés depuis l’aventure du chemineau, ne se ressaisissait pas, restait là, tremblante, à écouter les dernières ondes de la sonnette s’égoutter dans l’air. Enfin, elle dit avec effort: