Elle répétait stupidement le petit mot qui venait de lui faire comprendre qu’elle n’avait pas encore touché le fond de son tourment, et que l’hostilité de sa sœur devenait de la rivalité.
Le fleuve incessant des passants coulait devant leur banc. Les regards distraits s’accrochaient aux détails de leurs toilettes, s’amusaient un instant à leurs figures provinciales et disparaissaient pour faire place à d’autres.
Elles se levèrent et suivirent le flot. Déjà la ville avait disparu à leurs yeux, leur existence reprenait son cours dans le lit habituel.
En tournant la tête, elles auraient pu encore apercevoir le banc ombragé qu’elles venaient de quitter; pourtant, elles n’étaient déjà plus là, elles étaient parties, elles étaient arrivées.
VIII
Lorsqu’elles débarquèrent à la gare de Beuzeboc, toutes les écharpes des soirs normands traînaient sur la vallée creusée en entonnoir. Leurs yeux, réhabitués par la lente progression du voyage, se reposaient enfin avec délices. Voilà le pont qui annonce la ville, et les maisons solitaires qui font sentinelles, et voici la gare, et l’omnibus, et les «soleils», et les sentiers blancs qui montent vers les bois, et les cheminées roses qui dépassent les collines vertes...
—Quel bonheur d’être rentrées, tout de même! cria Berthe en descendant de wagon.
Fanny oubliait sa lassitude. Quelque chose enfin l’accueillait ici. L’air était ami. Les habitudes, le travail et le repos venaient au-devant d’elle.
Et, sur le seuil de la gare, elles aperçurent le soldat qui attendait la sortie en montant la faction.
Glacées, elles s’arrêtèrent. Il leur faisait une sorte de salut militaire sans sourire, gravement, comme pour bien montrer que leur rencontre était chose sérieuse et préméditée et non pas d’aventure.