Berthe se remit la première. Elle prit sa sœur au bras, l’entraîna vers l’omnibus qui attendait, la poussa dedans, y jeta leurs valises. Ce fut étourdissant. Fanny tremblait encore du coup, que la lourde machine s’ébranlait déjà. Quand elle eut repris ses sens engourdis, elle n’eut qu’un mouvement: regarder, revoir Félix. Mais le soldat avait disparu.
Pendant le trajet qui se fit dans le bruit infernal de la grosse voiture ferraillant aux pavés, Berthe lui cria des choses, gesticula. Elle n’entendait rien, ne comprenait rien. Une seule chose demeurait: elle avait revu son fils. Tout au fond d’elle une sorte de grande joie sombre grondait, contre laquelle elle se débattait comme le chasseur qu’une bête, à moitié sortie de sa tanière, a déjà saisi au pied, malgré qu’on la batte, qu’on l’assomme pour lui faire lâcher prise.
Ce fut assez court. La vue de sa sœur hors d’elle-même, celle des rues, des rues faites de maisons où chacun connaissait les demoiselles Bernage, dressa comme un mur d’obstacles à cette marée furieuse qui venait de passer sur elle. Et, tout à coup, elle eut peur: peur du monde en bloc, des gens en particulier: peur de Berthe, et de l’oncle Nathan et du père Oursel même, peur de ce Félix aux yeux durs, peur d’elle-même à cause de ce qu’elle venait de sentir.
Les chevaux grimpaient au pas la dernière côte. Tous les voisins garnissaient les portes dans la douceur du soir. Les sœurs reconnurent leur maison et, devant la porte, le soldat qui attendait.
Cette fois, elles avaient compris. C’était une déclaration de guerre, de guerre à mort ou plutôt à vie. Le Félix commençait à se faire reconnaître. Déjà, toute la ville devait jaser. Les sœurs ne surent jamais comment elles avaient franchi leur grille en frôlant le soldat en sentinelle, comment elles s’étaient trouvées assises, haletantes, chez elles, enfin chez elles, dans ce chez elles menacé.
Comme une espèce d’ange gardien rustique, le père Oursel se tenait dans la cuisine où elles s’étaient réfugiées. Il les regardait avec une sorte de compréhension apitoyée. Mais il ne leur adressa pas un mot, même de bienvenue, à la suite du bonjour caverneux dont il les salua.
Ce ne fut qu’après le souper qu’elles retrouvèrent le calme nécessaire pour en parler. Jusque là, ç’avait été des exclamations, des soupirs et des gestes. La bonne soupe mitonnée, les œufs frais, les légumes nouveaux, tous ces biens dont le goût leur revenait parurent leur redonner un peu d’espoir.
—Il faut en finir, dit Berthe. Père Oursel!...
Le vieillard, qui remuait sa vaisselle dans l’eau fumante, se retourna.
—Père Oursel, ce gars qu’est soldat est là à la porte. Il est-il revenu ici?