La Hêtraye, village, église et mare, se dressait à l’extrémité de la plaine que terminait la ferme accrochée au rebord du plateau et surplombant la vallée profonde où siège Villebonne, entre son cirque romain, son clocher gothique et sa tour féodale. Villebonne ceinturée de la verdure affolée par l’humus des falaises et prolongée sans fin par les marais où fuit, vers le sud, tout droit depuis deux mille ans, la chaussée de Jules César.
Il était de fondation dans la famille Bernage, depuis qu’elle avait quitté son berceau de la Hêtraye, de garder un pied-à-terre à la ferme. Elle possédait une assez jolie maison d’habitation à un étage, remplie de vieux meubles d’héritage, et plantée au milieu d’un clos de pommiers vénérables. Les fermiers logeaient plus loin, dans une chaumière, petitement et humblement, à la mode de jadis.
Cette fois encore, les sœurs étaient parties à la brune dans une voiture réquisitionnée chez l’oncle Nathan absent. Et aucune ombre suspecte ne s’était mêlée aux commères de la route, extasiées de curiosité sur ce nouveau départ.
Sur sa porte, l’instituteur fumait une cigarette. Il les salua gravement, mais Fanny ne put voir dans l’ombre l’expression de ses yeux.
Ce matin-là, elle dormait d’un sommeil accablé après une longue insomnie dans laquelle ses soucis avaient pris le grossissement accoutumé. Pourtant, elle ouvrit les yeux, dès que Berthe la toucha.
—Qu’est-ce qu’il y a? demanda-t-elle en s’asseyant, lucide et prête à souffrir.
—Il y a, il y a... viens voir ce qu’il y a...
Elle la prit sous le bras. Encore engourdie, Fanny se mit à bas du lit. Berthe la tirait vers la fenêtre. Elle se frotta les yeux, où le sommeil persistait.
—Regarde! dit Berthe dans un souffle.
Elle regarda et, rouge et bleu sur le paysage embrumé, elle vit le soldat adossé à la haie du clos, et qui considérait la maison.