Il n’eut pas le temps de répondre. Le gars les avait vus et se dirigeait vers eux.

Ce fut un singulier repas. Aucun mot n’avait été prononcé en présentation. Mais le gars, avec son flair puissant de rustre, sentait visiblement l’ennemi. Il se renfrogna, jetant des regards sournois et mangeant à plein sans parler. Berthe trouvait moyen de faire marcher la conversation, de paraître à son aise entre ces convives jugulés par l’angoisse, ou la crainte, ou l’embarras. Et la chère de la fermière affriandait tant l’appétit, aiguisé par l’air déjà salé du plateau, qu’un peu de détente permit tout de même d’arriver au dessert sans encombre.

Après le café, Berthe se leva.

—Allez faire un tour dehors, dit-elle. Moi et Fanny, on a à s’occuper un moment.

Elle hésita et ajouta:

—Félix vous montrera la propriété.

Les deux hommes sortirent. Fanny les regarda s’éloigner avec crainte. Tout la blessait: les choses et leur contraire, ce qu’elle désirait et ce qu’elle redoutait. Cette conversation entre ces deux hommes auxquels sa chair et son cœur étaient attachés, elle eût voulu l’entendre, et elle ne savait comment en fuir le récit.

Le ménage était terminé depuis longtemps lorsque les hommes arrivèrent.

Assises sur le banc devant la porte, les sœurs les regardaient approcher: la grande taille de Silas s’élevant à côté du petit gars comme un chêne auprès d’un arbuste.

Fanny songea à la fois: «Comme il est grand et fort!» et: «Comme il est chétif!» Et le coup de stylet maternel trancha à vif dans son orgueil d’amoureuse. Berthe dit à demi-voix: