La bonne Mme Gallier usait son tablier de moire à leur exprimer son étonnement.

—Tant qu’à faire, il fallait rester plus longtemps.

Ainsi, les sœurs rentraient dans le lit ordinaire de leur vie que de leurs mains, il allait falloir défaire. Car cette chose incroyable arrivait qu’elles allaient quitter la ville ronronnante et les rues aux pavés bossus, et leur maison où chacun de leurs mouvements avait son aire prévue et sa portée certaine, et l’église, debout comme une douairière qui attend ses invités du haut de son perron, et les rues qui regardent par leurs fenêtres abritées sous les paupières des rideaux, et les ruelles mortes, pleines d’amoureux, toute la ville, enfin, de toute leur vie, pour gagner ce plateau d’où leur famille était descendue un jour d’autrefois.

Berthe profita de ces paroles d’accueil pour amorcer la chose. Oui, elles s’étaient plu à la Hêtraye, tellement qu’elles y retourneraient bientôt, ayant d’ailleurs à s’occuper de leur ferme dont le bail expirait à Pâques. Elle hasarda qu’elles pourraient avoir à y passer l’automne entière car la maison nécessitait des réparations et que Fanny, surtout, se portait bien là-haut et y dormait mieux.

Elle plaçait soigneusement ses allusions, ses raisons, comme un alpiniste place son pied, sans rien laisser au hasard parmi les nouvelles qu’on lui demandait sur le voyage à Paris.

Les amis disaient entre eux:

—Elle rajeunit, Berthe!

Et quelque chose en elle semblait, en effet, s’épanouir, un espoir ou une certitude.

L’oncle Nathan rentra de la Manche deux jours après. Il arriva au soir chez ses nièces, et les trouva au jardin. Fanny essayait de se ressaisir, car le tourbillon qui l’entraînait depuis la rencontre du chemineau lui faisait perdre la notion de la réalité et, rejetée de Félix à Silas et du chemineau à Ludovic, promenée dans les souvenirs de Bures, de Paris et de la Hêtraye, elle dérivait au fil des événements terrifiants dont elle se trouvait témoin et acteur.

Et, depuis son retour, la maison d’école était fermée. Sans doute n’y avait-il là rien d’extraordinaire, puisque l’époque des vacances venait d’arriver. Mais ce départ sans un avertissement la frappait comme un nouveau malheur. Non, ils n’avaient pas dit un mot de cela à la Hêtraye pendant cet étrange repas, ni plus tard, au cours de cette conversation dont le souvenir encore la frappait d’un coup au cœur.