Fanny se leva. Une lassitude lui venait d’avance.

—Je vais vous faire du thé, dit-elle.

L’oncle approuva avec vivacité: un repas supplémentaire gratuit ne lui était jamais désagréable.

Elle s’en alla vers la maison environnée du parfum que le soir arrachait aux fleurs. Elle songeait avec amertume à la conversation qui commençait derrière elle. Toute sa vie, toute sa vie livrée à ces mains cruelles qui auraient pu être douces. Demain, ce seraient celles des étrangers, peut-être, qui arracheraient avec sa chair le vêtement secret que chacun serre si fort contre soi...

Pourtant, ses craintes furent encore une fois dépassées par la réalité. Malgré les surprenantes confidences reçues, l’oncle n’y fit aucune allusion. Il but et mangea en parlant des affaires qu’il avait faites dans le Cotentin. Seulement, quand il partit, il adressa à Berthe un signe d’intelligence qu’elle surprit. Et il dit à Fanny, comme en réfléchissant:

—A la Hêtraye, à la Hêtraye, que tu veux aller?

Elle le regarda avec surprise.

—Oui, dit-elle d’un ton craintif, nous croyons que c’est le mieux.

Il la fixa encore d’un air goguenard et attentif et fit un geste qu’elle ne comprit pas. Berthe s’était détournée avec affectation. Fanny regarda profondément le vieillard. Voilà. C’était lui qui représentait toute leur famille, surtout les hommes, puisqu’elles ne possédaient ni père, ni frères, ni maris. En ce quart d’heure que Berthe avait si bien employé, il venait d’apprendre avec ces nouvelles du passé (le message du chemineau et sa mort, l’arrivée du fils abandonné), cette nouvelle du présent: les fiançailles de Fanny et l’entrée de l’instituteur dans sa vie. Et tout cela ne valait pas un mot, une allusion... Elle se sentait à la fois allégée et frustrée, car l’indifférence est quelquefois comme une insulte.

Elle réfléchit longtemps là-dessus ce soir-là. Maintenant, toutes ces choses qu’il fallait qu’elle fît étaient comme un rocher sur sa route. Enorme, il barrait son horizon et elle se disait: «Jamais je n’arriverai à le remuer.»