Comment supposer, par exemple, qu’elles réussiraient à faire passer pour naturelle leur soudaine retraite à la Hêtraye? Et comment si, déjà, on n’avait jasé de la présence du soldat, n’en jaserait-on point? Et comment, encore, prendrait-on cette nouvelle attitude de Silas auprès d’elles? Silas. Lui seul, de son bras d’homme fort aurait pu faire vaciller le rocher. Fanny l’avait presque cru, en l’entendant la revendiquer comme sienne, l’autre jour, à la Hêtraye. Oui, mais il était parti. Parti sans rien dire. Lui aussi, à la onzième heure, il l’abandonnait.

Le lendemain, dimanche, les sœurs se rendirent au temple. Un orage avait éclaté dans la nuit. La ville et les bois brillaient, vernis de neuf, sous un soleil rafraîchi. Les demoiselles montèrent à la tribune. Le lecteur, qui remplaçait toujours l’instituteur pour les vacances, lisait la Bible. C’était un petit homme avec de grosses moustaches grises et des paupières sanguinolentes. Il psalmodiait complaisamment sa lecture. Par le vitrail ouvert, on voyait une rose-thé se balancer au bout d’une longue tige sur le mur voisin. Fanny ne pouvait s’empêcher de suivre la fleur des yeux et il lui semblait qu’elle ne retrouverait jamais son ancienne ferveur. Son cœur paraissait dévasté, aride, vide comme le vaste édifice clair dénudé de la voix de Silas, de la voix sonore, caressante, savante de Silas! Les assistants arrivaient, gagnaient leurs places dans les bancs que leur famille occupait depuis l’origine du temple. Le culte se déroulait selon la liturgie immuable; tout ici était fixe et solide. Le malheur d’une vie ne pouvait cependant pas se consommer dans l’ombre de ces choses éternelles!

Elle ferma les yeux pour mieux poursuivre un raisonnement qui se brisait. Elle les rouvrit tout à coup; la basse veloutée de l’instituteur montait d’en bas jusqu’à elle comme tous les dimanches. Elle crut rêver et attendit le dernier cantique où, de nouveau, la voix s’éleva. Pourtant, il n’était ni à la tribune, ni au banc du consistoire. Et ce ne fut qu’à la sortie qu’elle vit qu’elle ne rêvait point, car il était là, vraiment, en face de la porte, qui la cherchait des yeux.

Ce fut comme un miracle ou plutôt comme un signe qui lui était destiné. Elle songea à l’arc-en-ciel après le déluge, à la manne au désert. Mais, tant de regards étaient sur eux qu’elle n’osa aller vers lui et passa. Berthe, d’ailleurs, avait déjà pris les devants et Fanny dut courir pour la rattraper, et mener le même train jusqu’à la maison. Elles trouvèrent l’oncle Nathan assis à la table, la serviette nouée derrière le cou.

—Allons, cria-t-il, y’a temps pour tout! J’ai été au temple à Saint-Antoine, et me v’là.

—Avec vot’ cheval qui va comme l’enfer, c’est pas drôle! fit Berthe qui tamponnait sa figure rouge et suante.

—Pourquoi se presser tant? osa demander Fanny qu’un fil invisible avait tiré en arrière tout le long du chemin.

L’oncle et l’autre nièce échangèrent un regard plein de signification.

—On t’expliquera tout à l’heure, mangeons, dit le vieillard.

Fanny sentit s’amasser un de ces orages lourds de paroles et d’exhortations qui crevaient si souvent sur elle depuis quelque temps, et le bon déjeuner dominical du père Oursel fut gâté pour elle.