Elle sentit que le moment était venu de dire toute sa pensée.

—Moi, je ne veux pas, avant de lui avoir parlé, avant d’avoir vu comment il prendra ça.

Il fit un brusque mouvement, comme si elle l’avait blessé. Et elle maudit cette infirmité qui l’empêchait de dompter sa timidité et de savoir envelopper de la douceur des mots la dureté des choses qu’il fallait dire.

Et elle reprit:

—Vous comprenez, je ne suis pas comme une autre, moi. J’ai ce malheureux sur la conscience. On m’a forcé de l’abandonner. Mais, vous voyez, la justice arrive toujours: il m’a retrouvée. Et alors, comment oser dire que je ne dépends de personne? C’est pas possible. Et puis, il me semble que j’attirerais du malheur sur vous si je vous épousais comme ça, sans rien dire. Et pour vous, avez-vous réfléchi? Qu’est-ce que vous feriez s’il prenait mal notre... mariage et s’il devenait malfaisant avec vous?

Elle s’arrêta. De toute sa vie, excepté dans sa confession à sa sœur, elle n’avait parlé si longuement, d’un trait, et sans chercher ses mots.

Silas l’écoutait ardemment, penché sur elle.

—Ah! dit-il, comme vous avez tort! Vous refusez de prendre la seule voie qui vous mettrait à l’abri.

Il y eut un silence. On entendait à travers le pré le bruit du moulin, le moulin de la vieille route sur laquelle on avait couché le chemineau. Le soleil descendait vers la colline, en jetant une nappe d’or sur les nappes d’herbes et la rivière fumait, chaude avec son écœurante odeur d’eau qui a servi.

Silas s’approcha encore.