Le gars Félix se présenta libéré du service militaire, sans le moindre embarras, avec un air d’habitué qui supprima les difficultés du revoir. Les quinze premiers jours coulèrent si naturellement et sans heurt ni à-coups que Fanny, dont le cœur contracté se préparait à souffrir, osa reprendre un peu d’espoir.

Il n’est pas d’éternelle souffrance: elle pensa un peu follement que, peut-être, c’était la fin de la sienne, et que son fils, heureux, aurait pitié d’elle et la laisserait se calmer dans sa maturité et dans sa vieillesse, cachée, auprès de lui, dans une entente muette.

C’était une espèce de rêve très doux qu’elle faisait en le regardant partir, la fourche à l’épaule, de son pas cadencé de paysan, si loin d’elle, séparé par tout son remords, si près pourtant.

La fin de la moisson et les grands travaux d’automne prenaient entre eux cette place prépondérante qui est la leur dans les saisons d’activité. Elle trônait, cette activité, dans les chars pleins, aux fêtes du «Caudet», quand le coq, lié par les pattes au bout d’une gaule, promène son agonie d’une journée en trophée barbare, dans les batteries, sentant la paille, le charbon et la sueur des forcenés, dépoitraillés, qu’une besogne démoniaque semble pousser aux reins. Elle trônait encore dans les grandes journées calmes d’automne où la charrue sort pour accomplir son rite solennel. Non, en vérité, Fanny le sentait obscurément, ils appartenaient tous alors à la terre, et rien ne pouvait les en distraire.

Et ce fut par un dimanche de la fin d’octobre qu’ils parurent tous s’éveiller subitement, et, comme un dormeur quittant son rêve, retrouver leur existence réelle au point où ils l’avaient quittée.

Silas Froment arrivait à la barrière par le chemin du plateau. Berthe et Fanny, qui revenaient à pied du temple de Villebonne, de loin l’aperçurent. Et Félix venait vers elles dans la cour, rasé, endimanché, avec le dandinement habillé des jours chômés.

Tous quatre, ils s’arrêtèrent quelques secondes, parce que l’ancien instinct de défense qui agonise en nous jette parfois une lueur inattendue; puis, ils se remirent à marcher en se composant un visage. Fanny sentait son cœur battre dans sa poitrine et elle devinait l’émoi des autres. Et ils s’abordèrent tous comme s’ils se voyaient pour la première fois tels qu’ils étaient, éclairés par cette lumière surnaturelle qui dénude alors les êtres.

Pourtant ils ne prononcèrent pas d’autres mots que ceux des salutations banales.

Dès qu’il put isoler Fanny, Silas lui demanda vivement.

—Eh bien, lui avez-vous parlé?